Une actrice de l'Opéra qui faisait la prude amena un soir au foyer une petite fille de sa façon, qu'elle appelait sa nièce. Cette jolie enfant était remplie de grâces, et chacun la faisait jaser. Quand ce fut au tour de Sophie, elle lui dit: «Ma petite, il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de te voir; comment se porte mademoiselle ta mère?»
Le duc de la Vrillière[46] avait pour maîtresse une femme d'un excessif embonpoint, qui avait beaucoup d'empire sur son esprit. Un jeune homme ayant besoin de la protection de ce ministre, demanda à Mlle Arnould le moyen de lui présenter un placet. «Adressez-vous à sa maîtresse, répondit-elle; on parvient à tout par le canal des GRASSES.»
Mlle Allard s'étant plus occupée de ses plaisirs que de ses intérêts, se trouva sur la fin de sa brillante carrière sans fortune et sans amans; elle acquit avec les années un embonpoint excessif, et l'énormité de sa taille éloigna peu à peu tous ses adorateurs. «Pauvre Allard, disait Sophie, elle s'agrandit sans garder ses conquêtes.»
Le chevalier de C., vivement épris des charmes de Mlle Arnould, lui jurait un amour éternel, et ne demandait en retour qu'une heure de complaisance. «Le désir vous aveugle, lui dit-elle; une femme dont on sollicite les faveurs est comme une énigme dont on cherche le mot: dès qu'on a pénétré l'une et l'autre, elles sont bientôt oubliées.»
Mlle Jude était une danseuse surnuméraire de l'Opéra, qui, à la faveur de ce titre, à l'abri des persécutions de ses parens et des recherches de la police, se livrait au culte de Vénus avec tant d'ardeur, d'intelligence et d'économie que malgré qu'elle fût très-jeune encore, elle avait déjà des rentes, de l'argent comptant et un fort beau mobilier. Ayant pris un abbé pour son coadjuteur, elle eut des scrupules sur un tel choix. «Rassure-toi, lui dit Sophie; il est bien défendu aux prêtres d'avoir des femmes; mais aucun canon n'a interdit aux femmes l'usage des prêtres.»
On donna en 1774, pour les fêtes de la cour, l'opéra de Céphale. Le poëme est de Marmontel et la musique de Grétry. Cette pièce obtint un grand succès à Versailles, mais elle trouva des juges sévères à Paris. Le mot latin aura, que le poëte crut devoir conserver en français, fit naître le jeu de mots ora pro nobis, et Sophie eut la malice de dire «que la musique de Céphale lui paraissait beaucoup plus française que les paroles.»[47]