Mlle Grandi s'était liée avec un Américain qu'elle trouva un matin couché avec une jeune négresse. Cette infidélité piqua son amour-propre, et ses camarades en furent bientôt instruites. Sophie lui dit pour la consoler: «Ah! ma chère, les hommes sont des caméléons qui changent de couleur pour tromper toutes les femmes.»
Elle était dans un cercle où plusieurs académiciens faisaient assaut d'esprit; c'était un vrai cliquetis de pointes et de saillies. «Ne trouvez-vous pas, dit-elle à une de ses voisines, que les beaux-esprits sont comme les roses; une seule fait plaisir, un grand nombre entête.»
Mlle Duthé[52], originairement figurante à l'Opéra, puis aux promenades nocturnes du Palais-Royal, fut la première maîtresse du duc de Chartres, et elle devint ensuite celle du comte d'Artois. Un peintre nommé Perrin voulut se signaler, en 1775, par le portrait de cette célèbre courtisane; il en avait fait deux qu'il montrait aux amateurs; l'un très-grand, où il la représentait en pied, parée de tout le luxe des vêtemens à la mode; l'autre plus petit, où il la montrait nue, avec le détail de tous ses charmes. Quelqu'un s'écria en voyant ce dernier tableau:—Voici une charmante Danaé.—Dites plutôt, reprit Sophie, le tonneau des Danaïdes.
Il parut en 1775 une facétie intitulée les Curiosités de la Foire, où les filles les plus célèbres de Paris étaient désignées allégoriquement sous des noms d'animaux rares; elles en furent cruellement offensées, mais ne purent se venger de l'auteur anonyme. Le sieur Landrin, poëte voué au théâtre d'Audinot, imagina de composer une petite pièce sur ce sujet et sous le même titre. Mlle Duthé assistant à la première représentation, s'y reconnut si sensiblement, qu'elle en tomba en syncope. Cet événement fit grand bruit parmi les filles du haut style. Les partisans de cette nymphe crièrent au scandale, et le duc de Dur., son amant, obtint, malgré l'approbation de la police et les désirs du public, que cette pièce ne fût plus jouée. Mlle Arnould, piquée contre quelques seigneurs de la cour qui commentaient cette satire, dit: «Pourquoi n'a-t-on pas mêlé quelques courtisans parmi les courtisanes? Dans une ménagerie, les mâles doivent figurer à côté des femelles.»
M. Poisson de Malvoisin recherchait les bonnes grâces d'une jeune figurante, qui le rebutait toujours à cause de son âge. Sophie dit à cette novice: «Ce ne sont pas les années qu'il faut compter; dans les mariages que fait Plutus, on voit presque toujours jeune chair et vieux POISSON.»