Le duc de D., abandonné à toutes les suites malheureuses d'une mauvaise conduite, fut exilé pour ses déportemens. Ce jeune seigneur, avant de partir, alla avec plusieurs amis souper chez Mlle Arnould, et jura entre ses mains qu'il conserverait son cœur à toutes les nymphes de l'Opéra. «Quelle injustice! s'écria Sophie; on exile ce pauvre duc parce qu'il s'est ruiné pour quelques jolies femmes; mais il n'a fait que suivre l'usage.»
Dorat[56] dissipa une fortune assez considérable en magnifiques éditions de ses ouvrages; celle de ses Fables lui coûta 30,000 fr. et se vendit mal. Des malins en coupèrent les estampes, les payèrent au libraire et lui laissèrent les vers. Ces mortifications ne le rebutèrent pas; il rassembla toutes les poésies qui lui restaient en porte-feuille, et en intitula le recueil: Mes nouveaux Torts. Sophie lui dit: «C'est de tous vos ouvrages celui qui remplit le mieux son titre.»
Lorsque Lekain mourut (le 8 février 1778), on dit que ce tragédien, en passant l'Achéron, avait laissé ses talens sur la rive. En effet, Larive possédait à un degré éminent tous les talens de la déclamation. En 1775 il mit au théâtre Pygmalion, scène lyrique de J.-J. Rousseau, et joua ce monologue avec un charme qui lui fit beaucoup de partisans. Mlle R. ayant dans cette pièce représenté la statue, Sophie dit que «c'était le meilleur rôle qu'elle eût encore fait.»
Un mélomane proposa sérieusement de mettre en opéra les douze travaux d'Hercule. Un jour qu'on dissertait sur les hauts faits de ce demi-dieu, un plaisant dit qu'il fallait qu'Hercule sût la physique pour opérer tant de prodiges. «En ce cas, répartit Mlle Arnould, il était impossible de résister à un savant de cette force-là.»
M. Dupin, fils de l'ancien fermier général de ce nom, avait été l'élève de J.-J. Rousseau, et c'était un des plus mauvais sujets que l'on pût voir; il entretenait une danseuse de l'Opéra qui l'aimait beaucoup. Quelqu'un s'étonnant que cette fille eût pu s'attacher à un amant si peu généreux: «Il paraît qu'elle n'est pas sur sa bouche, répondit Sophie; elle est contente pourvu qu'elle ait Dupin (du pain).»
Un jeune mousquetaire, connu par plus d'une gasconnade, racontait qu'il s'était un jour battu avec un comte italien, et qu'avec la pointe de son épée il lui avait enlevé un œil, lequel était resté au bout du fer comme un bouton de fleuret. Tout le monde se mit à rire, et Sophie lui dit: «Bah! c'est un CONTE BORGNE que vous faites là.»