Mlle L***, de la Comédie-Française, était entretenue par M. Landry, receveur général des finances, qui lui prodiguait l'argent avec un luxe digne de sa qualité. Ce financier la quitta, quoiqu'il en eût des enfans, et épousa une autre courtisane. Un tel abandon donna de l'humeur à la charmante L*** dont la santé périclitait depuis longtemps. Dégoûtée des vains plaisirs de ce monde, elle devint l'édification du public, et ne joua pas moins bien le rôle de dévote que celui de soubrette. Mlle Arnould, apprenant que cette néophyte voulait aller vivre dans un couvent, s'écria: «Oh! la friponne; elle s'est fait sainte en apprenant que Jésus s'est fait homme.»
M. G..., fils d'un avocat de Bordeaux, vint à Paris en 1782; il était doué de l'organe le plus beau et le plus merveilleux. Il contrefaisait, à s'y tromper, toutes les voix des acteurs et des actrices, tous les instrumens d'un orchestre; à lui seul il exécutait un opéra: ce talent unique l'eut bientôt faufilé parmi les filles du haut style; c'était à qui l'aurait. Quand il eut chanté, dans l'oratorio d'Haydn, le rôle d'Uriel, Sophie dit: «Je n'avais pas besoin de le voir ici pour savoir qu'il chantait comme un ANGE.[84]»
Dès que le drame d'Henriette eût été joué, la critique ne respecta ni le sexe ni les goûts de l'auteur. Quelqu'un dit alors que Mlle R... employait mal sa langue. «Certainement, ajouta Sophie, car souvent elle se sert du féminin au lieu du masculin.»
Mlle Aurore, élève de l'Académie royale de Musique, aimait la littérature et les beaux-arts. Voulant perfectionner ses talens, elle s'adressa à Mlle R..., et réclama sa bienveillance par des vers assez bien faits. Les goûts de cette actrice lui ayant déplu, elle se tourna du côté de Mlle Arnould, et lui proposa de la guider dans la carrière du théâtre. Celle-ci y consentit; mais trouvant cette jeune personne plus sage qu'elle ne le pensait, elle lui dit: «Prends-y garde, ma chère amie, Dieu a maudit un figuier précisément parce qu'il ressemblait à une vierge.»
Le comte de L..., connu pour avoir été l'un des plus aimables seigneurs de l'ancienne cour, avait dans le caractère un fond de bizarrerie qui le rendait quelquefois difficile à vivre. Tour à tour caressant et brusque, tendre et grondeur, jaloux et volage, il voulait régner en maître sur le cœur de ses maîtresses. Sa libéralité seule excusait ses défauts, et l'on sait que l'inconstance de ses goûts épuisa son immense fortune. Sophie lui fut toujours attachée, et dans le calme de l'âge mûr elle regrettait encore le temps orageux de ses premières amours. Elle en causait un jour avec Rulhières; et, lui racontant les fureurs de son premier amant, elle ajouta avec une naïveté charmante: «Ah! c'était le bon temps; j'étais bien malheureuse.»
En 1782 le prince de Guémené, grand chambellan de France, fit une faillite d'environ vingt-cinq millions[85]; ce fut une désolation générale dans tout Paris, tant le nombre des créanciers était considérable. Mlle Arnould y perdit trente mille francs. Un de ses amis déplorait ce fâcheux événement: «Hélas! dit-elle, ce qui vient de la flûte retourne au tambour.»