—Je sais bien que vous me prouverez que j'ai tort… c'est dans l'ordre; mais l'évidence est là pour me donner raison; tenez… lisez ceci.

A ces mots, Frédérik jeta un papier sur la table à ouvrage d'Ellénore. C'était un billet du comte Charles de Norbelle à milord Bor…; ce billet finissait ainsi:

«J'ai enfin découvert la retraite champêtre où ce rusé de Rosmond renferme la charmante Ellénore. La pauvre enfant n'a fait que changer de prison et de geôlier. Il serait bien temps que quelque chevalier s'armât pour sa délivrance. Ne le pensez-vous pas? Si j'avais pu me douter de ce qu'elle méditait, lorsque je l'ai rencontrée, l'an passé, à Douvres, je l'aurais ravie à son triste sort. Mais il est encore temps de la rendre à la société, et je vous propose de nous réunir pour accomplir cette bonne oeuvre.»

—Voilà une coalition assez glorieuse, je pense, et qui doit vous flatter, dit M. de Rosmond en s'efforçant de sourire.

—C'est sans doute une plaisanterie de M. de Norbelle, qui ne mérite pas l'humeur qu'elle vous donne, et lors même qu'il voudrait s'amuser de ce projet ridicule, vous savez s'il serait déconcerté.

—Non, ma foi, je n'en sais rien, j'en ai vu de plus spirituels que moi trompés à faire plaisir, quand ce ne serait que ce cher marquis de Croixville.

—Oh! mon Dieu! s'écria Ellénore, ai-je donc mérité cette injure? Et des larmes inondèrent son visage.

—Pardon, dit Frédérik, ému par l'accent douloureux d'Ellénore, je vous afflige, mais je vous l'ai dit, l'idée d'être trahi me trouble la raison, me rend barbare; ce mystère que vous m'avez fait de cette rencontre, la certitude que le comte de Norbelle se promène sans cesse aux environs de cette retraite, a dû m'inspirer des soupçons… j'ai pensé…

—Eh bien, quittons cette maison,… conduisez-moi là où vous me croirez à l'abri de le rencontrer, lui, ou tout autre, interrompit Ellénore, et vous verrez si j'hésite à vous suivre.

—Ah! vraiment, qu'importe le lieu où vous iriez l'attendre, ne serait-il pas toujours certain de le découvrir?… Pour peu qu'il vous suppose touchée des peines qu'il prend pour vous apercevoir, pensez-vous qu'il ne vous donne pas bientôt la preuve de son zèle à vous suivre? Non, ce n'est pas à nous qu'on en apprend dans ce genre d'escrime; tout dépend de la femme pour laquelle on entreprend tant de hauts faits; elle seule les encourage ou les déjoue; aussi n'ai-je pas la prétention de déconcerter les projets de M. de Norbelle. Je suis tout au contraire dans la ferme résolution de n'y apporter aucun obstacle.