—Frédérik… s'écria Ellénore, se peut-il que l'orgueil vous égare au point de me parler ainsi?… pour vous faire un droit de la situation où vous m'avez prise, des apparences qui m'accusaient, oubliez-vous que je suis arrivée pure dans cette chapelle, où vous m'avez donné votre nom? Pensez-vous que ce nom qui m'honore, ce nom qui va parer votre enfant, je veuille le souiller par une trahison? Ah! vous me connaissez trop pour m'en croire capable; vous savez trop bien que si je pouvais cesser de vous aimer, la fierté seule suffirait pour me conserver chaste; mais je vous aime; et ce qui m'afflige le plus dans l'insulte que vous me faites, c'est que vous n'en doutez pas.

Ces derniers mots d'Ellénore parurent jeter un grand trouble dans l'esprit de M. de Rosmond; il y répondit par des dénégations faibles, des assurances vagues, et toutes les tendres humilités d'un faux repentir. C'était un moyen infaillible d'amener la conciliation; mais ce raccommodement, gâté par une arrière-pensée d'un côté et une rancune invincible de l'autre, laissa dans le coeur d'Ellénore une impression douloureuse, dont son imagination fit un pressentiment.

En amour, le premier sentiment qu'on se cache est un anneau de rompu dans la chaîne; on la rattache en vain, la suture s'en voit toujours, et puis l'on sait qu'elle peut se rompre.

Le refus, fait par lord Rosmond de quitter la vallée de Ham… rendit Ellénore prisonnière, tant elle craignait de rencontrer le comte Charles ou quelqu'un de ses amis. Elle n'osait même pas s'approcher de la fenêtre; car plus elle vivait cachée, plus ces messieurs faisaient d'efforts pour l'apercevoir; se promenant sans cesse autour du cottage, questionnant les domestiques, ils avaient plus d'une fois tenté de les séduire à prix d'argent pour obtenir d'eux la permission de se promener un instant dans les serres du jardin; mais l'incorruptible Maurice donnait à ses camarades l'exemple d'une discrétion à toute épreuve; il éconduisait tout le monde, même les gens d'affaires. Miss Harriette, à qui les fréquentes promenades des jeunes seigneurs attirés par le plaisir de voir Ellénore, donnaient des espérances pour son propre compte, grondait souvent Maurice de tout ce qu'il faisait et disait pour empêcher ces charmants curieux de pénétrer dans le cottage. Mais il était trop bien payé de sa surveillance pour s'en relâcher un instant.

Un jour M. de Ham…, riche banquier de Londres, envoya un de ses premiers commis pour remettre à miss Ellénore Mansley, une lettre importante. Maurice lui répondit qu'elle n'y était point, et qu'il fallait attendre le retour de mylord. En vain, le commis affirma qu'il était dans le secret de la présence de miss Mansley dans le cottage, en vain répéta-t-il qu'il était très-essentiel qu'elle signât la procuration dont il était porteur, Maurice fut inflexible. Il fallut se résigner à attendre l'heure où lord Rosmond revenait pour dîner, ou pour souper, selon qu'il s'amusait plus ou moins à Londres.

Il arriva vers les six heures, et s'enferma aussitôt dans son cabinet avec le commis, en ordonnant à ses gens de ne point avertir milady de son retour; après avoir congédié l'homme d'affaires, Frédérik passa chez Ellénore, et lui dit.

—Je vous apporte une triste et bonne nouvelle… ce pauvre marquis de
Croixville!…

—Eh! mon Dieu… qu'avez-vous à m'apprendre?

—Calmez-vous, ma chère Ellénore, songez à l'état où vous êtes, et qu'il ne faut pas vous abandonner à de trop vives émotions.

—Vous m'effrayez… quel malheur lui est-il donc arrivé?…