Elle aimait en général à voir affluer dans ses appartements des hôtes aimables, dont les attitudes gracieuses donnaient à un salon cet air d’élégance et ce charme qui caractérisaient la toilette de l’époque : soies et dentelles, poudre et diamants, jupes à paniers et talons rouges. Mais en cette occasion le nombre et l’éclat de l’assistance me frappèrent dès le seuil. Ce n’était pas là une soirée ordinaire ; et au bout de quelques pas je devinai qu’il s’agissait d’une réunion politique plutôt que mondaine. Tous ceux, ou presque, qui devaient figurer à l’Assemblée, le lendemain, étaient ici. A vrai dire, cependant que je me frayais un chemin à travers la foule étincelante, j’ouïs bien peu de propos sérieux, si peu même que je m’étonnai que l’on pût discuter les mérites respectifs de l’opéra italien et de l’opéra français, de Bianchi et de Grétry, et autres futilités, à l’heure où tant de choses étaient en suspens ; mais je n’eus aucun doute sur les intentions de la marquise : en réunissant chez elle tout l’esprit et la beauté de la province, elle visait plus haut qu’à un simple divertissement.

Sa prétention, je l’avoue, était justifiée. Du moins l’on ne pouvait se mêler à la foule emplissant les salons, affronter tous ces yeux vifs et ces langues spirituelles, respirer l’air chargé de parfums et de musique, sans tomber sous le charme… sans oublier. Tout à l’entrée, M. de Gontaut, l’un des plus anciens amis de mon père, causait avec les deux Harincourt. Il m’accueillit d’un sourire malicieux et me désigna discrètement le fond de la pièce.

— Avancez, monsieur, fit-il. Le salon tout au bout. Ah ! mon ami, que je voudrais encore être jeune !

— Vous y gagneriez moins que je n’y perdrais, monsieur le baron, lui répondis-je par politesse, en le dépassant.

Plus loin, il me fallut répondre à deux ou trois dames, qui m’adressaient avec malignité des compliments du même genre ; après quoi je tombai sur Louis. Il m’étreignit la main, et nous restâmes quelques minutes ensemble. La foule nous pressait ; tout voisin de lui, un sot rieur pérorait sur le Contrat social. Mais à sentir la main de Louis dans la mienne, à regarder ses yeux, il me parut qu’un souffle des forêts envahissait la pièce et balayait les lourds parfums.

Cependant son air était soucieux. Il me demanda si j’avais vu Victor.

— Hier, répondis-je, comprenant très bien et son intention et ce qui clochait. Pas aujourd’hui.

— Ni Denise ?

— Non. Je n’ai pas eu l’honneur de la voir.

— En ce cas, viens, reprit-il. Ma mère t’attendait plus tôt. Quelle impression t’a faite Victor ?