Ou plutôt non, pas de tout. J’avais des yeux pour autre chose encore : la stupéfiante indifférence avec laquelle considéraient la scène ceux que la curiosité, ou leurs affaires, ou l’habitude avaient amenés là. Les auberges étaient pleines de nobles de la province, venus à l’Assemblée. Ils regardaient par les fenêtres, comme au théâtre, et causaient et badinaient, à l’aise comme dans leurs châteaux. Sur le perron de la cathédrale, des ecclésiastiques et des dames déambulaient par groupes, et de temps à autre jetaient un regard nonchalant sur ce qui se passait ; mais la plupart semblaient l’ignorer, ou bien s’en désintéresser. J’ai ouï dire depuis qu’en ce temps-là nous avions en France deux mondes, séparés d’aussi loin que le ciel et l’enfer ; et ce que je vis cet après-midi-là tendrait fort à le prouver.
Sur la place une boutique où l’on vendait brochures et journaux était assiégée d’acheteurs, mais d’autres boutiques du voisinage étaient fermées, leurs propriétaires craignant du tapage. Sur la lisière de la foule, et un peu à l’écart, j’aperçus Gargouf, le régisseur de Saint-Alais. Il conversait avec un villageois ; et je l’entendis en passant lui lancer ce brocard :
— Eh bien ! ton Assemblée nationale te donne-t-elle à manger ?
— Pas encore, répondit le stupide manant, mais on assure que d’ici peu de jours elle aura contenté tout le monde.
— Elle ? Ah ouiche ! répliqua brutalement l’homme d’affaires. Voyons, tu ne te figures pas qu’elle va te nourrir ?
— Oh ! si fait, avec votre permission ; c’est certain, dit l’autre. Et d’ailleurs tout un chacun s’accorde…
Mais à ce moment Gargouf m’aperçut, me salua, et je n’entendis rien d’autre. Une minute plus tard, cependant, je découvris un de mes gens à moi, Buton le forgeron, au milieu d’un groupe de mécontents. Il me regarda, tout piteux d’être pris sur le fait ; et je m’arrêtai pour lui administrer une bonne semonce, et veillai à ce qu’il prît le chemin du retour avant de gagner mon gîte.
C’était aux Trois Rois que je descendais régulièrement lorsque je me trouvais en ville ; car Doury, l’aubergiste, servait à huit heures un souper réservé à la noblesse, pour lequel il était de règle de s’habiller et de se poudrer.
Les Saint-Alais avaient leur hôtel particulier à Cahors, et comme le marquis m’en avait prévenu, ils recevaient ce soir-là. La majeure partie de la compagnie, en effet, se retrouva chez eux après le repas. J’arrivai moi-même un peu tard, dans le but d’éviter tout entretien privé avec le marquis. Je trouvai les salons déjà pleins et brillamment illuminés, l’escalier encombré de valets ; et des fenêtres s’échappaient les accords mélodieux d’un clavecin.
Mme de Saint-Alais avait su attirer chez elle la meilleure société de la province ; et elle la recevait peut-être avec moins de somptuosité que certaines, mais avec tant d’aisance, de goût et de savoir-vivre, que je cherche en vain une autre maison de ce temps-là comparable à la sienne.