Puis il s’approcha de son cheval, et s’enleva sur l’étrier que lui tenait son laquais. Une fois en selle, il rassembla les rênes, et pencha son visage vers le mien.
— Naturellement, me dit-il à voix basse et avec un regard scrutateur, un contrat est un contrat, monsieur le vicomte ; et les Montaigus et Capulets, tout comme votre carcan, sont d’un autre âge. Mais malgré tout, il nous faut suivre le même chemin, comprenez-vous ? le même chemin… ou nous séparer ! Du moins c’est mon avis.
Et avec un signe de tête gracieux, comme si ses paroles avaient renfermé non une menace mais une amabilité, il s’éloigna.
Je restai d’abord sur place, frémissant d’indignation ; puis à grands pas je rebroussai chemin, sous les ombrages. Mes pensées tourbillonnaient, projets et espoirs s’entre-choquaient en moi, faible image de la confusion qui régnait ce jour-là d’un bout de la France à l’autre.
Je ne pouvais m’aveugler sur le sens de ses paroles. Avec toute sa politesse, en somme, il m’enjoignait de choisir entre cette alliance avec sa famille, que mon père m’avait ménagée, et les idées politiques dans lesquelles mon père m’avait instruit, idées qu’un an de séjour en Angleterre n’avait fait que confirmer. Resté seul au château après la mort de mon père, j’avais surtout vécu dans l’avenir : je rêvais à Denise de Saint-Alais, la charmante jeune fille destinée à être ma femme, et que je n’avais pas vue depuis son entrée au couvent ; je rêvais aussi de l’œuvre à accomplir, en faisant naître autour de moi la prospérité que j’avais vue en Angleterre. Or, les paroles de Saint-Alais contenaient une menace pour l’un ou l’autre de ces idéals, ce qui eût déjà suffi à me troubler. Mais à vrai dire, ce n’était pas tant cela que son outrecuidance qui me blessait et me jetait dans un état d’énervement bien compréhensible, où je pestais et riais tour à tour. J’avais vingt-deux ans, il en avait vingt-sept ; et il me commandait ! Nous étions ici des patauds de la campagne, et lui appartenait à la haute politique, et il arrivait de Versailles ou de Paris pour nous mener à la baguette ! Si je suivais son chemin, on m’autoriserait à épouser sa sœur ; sinon, non ! Telle était la situation.
Naturellement, il m’avait quitté d’une demi-heure à peine que je m’étais résolu à lui tenir tête ; et je passai en conséquence le reste de la journée à justifier par des raisons solides et irréfragables la ligne de conduite que je voulais suivre : tantôt me récitant une lettre dans laquelle M. de Liancourt exposait son plan de réforme, tantôt récapitulant les idées que M. de La Rochefoucauld avait bien voulu me développer lors de son dernier voyage à Luchon. Ce fut aussi en une demi-heure, dans l’échauffement de la colère et sans plus de réflexion, que dix mille autres firent comme moi, cette semaine-là, et adoptèrent de deux voies l’une. Gargouf, le régisseur de Saint-Alais, qui dut connaître ce même jour la nouvelle de la chute de Necker, s’en réjouit et ne prévit aucunement ce qu’elle signifiait pour lui. L’abbé Benoît, le curé, qui soupa le soir avec moi, et apprit les événements avec tristesse, lui non plus n’y discerna rien de particulier. Et le fils[1] de l’aubergiste de La Bastide, près Cahors, lui aussi, sans doute, connut la nouvelle ; mais l’ombre d’un sceptre ne lui apparut pas sur son chemin ; non plus que celle d’un bâton sur le chemin du notaire de l’autre La Bastide[2]. Un notaire, et un bâton ! Un aubergiste, et un sceptre ! Mon Dieu ! quelle vraisemblance avaient ces rapprochements, à l’époque ? Il eût fallu être plus sage que Daniel, et plus prudent que Joseph, pour prévoir de telles choses sous l’ancien régime, dans l’ancienne France, dans l’ancien monde, qui périrent en ce mois de juillet 1789 !
[1] Murat, le futur roi de Naples.
[2] Soult, fils d’un notaire de Saint-Amand-La Bastide (Tarn).
Et pourtant il y eut des signes, même alors, visibles pour tous les yeux, qui prophétisèrent quelque chose de l’inconcevable futur ; signes qui se présentèrent à moi dès le lendemain, en nombre suffisant pour occuper mon esprit de pensées autres qu’une rancune particulière, et de visées plus nobles qu’une affirmation de ma personnalité. En me rendant à Cahors, escorté de Gilles et d’André, je vis non seulement les ravages causés par les grands froids de l’hiver et du printemps, non seulement les noyers noircis et desséchés, les vignes condamnées, le seigle détruit, la majeure partie des terres en friche, désertes et mélancoliques ; non seulement ces signes habituels de la misère auxquels j’avais fini par m’accoutumer, — encore qu’à mon premier retour d’Angleterre leur vue me frappât d’horreur, — je veux dire ces cahutes de torchis, ces fenêtres sans carreaux, ce bétail famélique, et ces femmes courbées en deux, arrachant des herbes. Mais je vis d’autres symptômes plus significatifs ; à la croisée des routes et sur les ponts, des hommes, par rassemblements suspects, attendaient ils ne savaient quoi : leur silence était sombre, leurs visages farouches, et la pire menace résidait dans leurs sourcils contractés et leurs joues hâves. La faim les avait poussés à bout, les élections leur avaient ouvert les yeux. Je n’osais songer à la suite, et je craignais de n’avoir rencontré que trop juste en faisant part à Saint-Alais de mes conjectures à propos du danger.
Une lieue plus loin, dans la traversée des bois qui avoisinent Cahors, je perdis de vue ces symptômes, mais pour peu de temps. Ils réapparurent bientôt sous une autre forme. Le premier aspect de la ville, enserrée par le Lot étincelant, nichée dans son enceinte de remparts et de tours au pied d’une hauteur escarpée, est bien fait pour séduire les yeux ; son pont sans rival, sa cathédrale rongée par les siècles et son château grandiose ne manquent guère d’exciter l’admiration de ceux-là mêmes qui les connaissent. Mais ce jour-là je ne vis rien de ces merveilles. Quand je débouchai sur la place du marché, on y vendait du grain sous la garde de soldats baïonnette au canon ; et les visages faméliques de la foule en attente qui garnissait tout ce côté de la place, les accoutrements sordides et haillonneux, les regards sombres et les voix mornes, qui semblaient en contradiction avec le beau soleil, m’occupaient à l’exclusion de tout le reste.