— C’est Petit-Jean, le maréchal ferrant de Saint-Alais, qui les commandait.

— Je vous remercie, monsieur le vicomte, dit-il en saluant.

Puis, donnant de l’éperon à sa monture, il partit au galop pour rejoindre les autres.

Je n’étais pas en état de les seconder, et il me tardait de remettre Denise aux soins des femmes. Quand donc ils eurent disparu, nous poursuivîmes notre chemin. L’abbé Benoît et moi nous taisions, pensifs, mais les autres bavardaient entre eux sans arrêt. La tête de Denise reposait sur mon épaule droite. Je sentais le léger battement de son cœur ; et durant cette lente et sombre chevauchée, j’eus le loisir de rêver à beaucoup de choses. Quel courage, quelle volonté ferme, avait montrés cette pauvre petite échappée de couvent, alors qu’une quinzaine plus tôt elle n’avait su trouver un mot à me dire ; mais aussi quelle faiblesse féminine, chère à mon cœur d’homme, avait finalement vaincu sa réserve, et l’avait jetée à mon cou, sanglotante. Le doux parfum de sa chevelure emplissait mes narines ; j’aspirais à mettre un baiser sur son front mi-voilé. Mais si une heure avait suffi pour m’apprendre à l’aimer, j’avais appris aussi à la respecter davantage. Je refrénai mon désir, je le pressai avec plus de tendresse, et m’efforçai de songer à autre chose tant qu’elle serait dans mes bras.

Si j’y éprouvai de la difficulté, ce ne fut point faute de matière à réflexions. La clarté de l’incendie rougissait tout le ciel, derrière nous ; la rumeur de la foule nous poursuivait ; plus d’une fois, sur notre chemin, nous croisâmes des formes furtives qui s’enfonçaient dans les ténèbres, comme pour aller se joindre aux émeutiers. L’abbé Benoît croyait voir un second incendie, à une lieue dans l’est ; et avec le trouble et le bouleversement général de cette nuit, je me serais à peine étonné si les flammes eussent éclaté devant nous, pour nous apprendre qu’il y avait aussi le feu à Saux.

Mais ce coup me fut épargné. Au contraire, le village tout entier vint à notre rencontre avec des lumières, et nous fit cortège, en poussant des vivats, depuis la grille jusqu’au perron du château. Une fois là, dans la clarté des torches, et au milieu d’un profond silence de curiosité sympathique, Mlle de Saint-Alais fut enlevée de ma selle et transportée dans la maison. Les femmes qui se pressaient devant la porte se penchèrent pour la suivre des yeux, mais je fus le seul à entrer derrière elle.


Bien des choses qui semblent belles la nuit, présentent au jour un aspect hideux ; et d’autres que nous avons supportées sans difficulté sur le moment, paraissent monstrueuses et intolérables dans le recul du souvenir. Quand je me réveillai le matin, dans le vaste fauteuil du vestibule — où, suivant la tradition, Louis XIII s’était assis jadis — et qu’après trois heures d’un sommeil imparfait, je vis André penché sur moi, et le soleil entrant à flots par la porte et la fenêtre, je crus tout d’abord avoir rêvé ce que je me rappelais des événements de la nuit. Mais mon regard tomba sur la paire de pistolets que j’avais placés à côté de moi, et sur le plateau garni des verres qui avaient servi à nous désaltérer, le curé et moi, je compris que tout cela était de la réalité. Je me dressai d’un bond.

— Est-ce que M. de Saint-Alais est ici ? demandai-je.

— Non, monsieur.