Mais il était livide de rage, et il m’eût volontiers tué pour cette nasarde que je lui infligeais.
— Vous voulez dire que je tourne casaque facilement ? dis-je d’un ton agressif.
— Vous avez mis le doigt dessus, monsieur le vicomte, riposta-t-il.
Les trois autres personnages s’étaient retirés un peu à l’écart — non sans manifester leur révolte — et nous laissaient face à face au même endroit où nous nous tenions trois semaines plus tôt, la veille de la soirée chez sa mère. Tout bouillant de colère au ressouvenir de sa conduite avec sa sœur, et dans l’intention de le blesser, je lui rappelai cette circonstance, avec les prophéties qu’il avait alors émises, prophéties qui s’étaient si mal accomplies.
Il me prit au mot.
— Elles se sont mal accomplies ? dit-il sombrement. Certes, monsieur le vicomte, mais pourquoi ? Parce que ceux qui devraient nous soutenir, ceux qui d’un bout de la France à l’autre devraient soutenir le roi, sont comme vous : des irrésolus qui ne savent ce qu’ils veulent ! Parce que les gentilshommes de France se révèlent indolents et couards, et indignes des noms qu’ils portent ! Oui, mal accomplies, reprit-il amèrement, parce que vous, monsieur de Saux, et les gens comme vous, êtes pour ceci aujourd’hui, et demain pour cela, et que vous criez maintenant : « Réforme ! » et l’heure d’après : « Ordre ! »
Ma colère s’affaissa. Je ravalai le démenti prêt à jaillir, et me bornai à lancer au marquis un regard prolongé. Il s’aperçut de mon embarras et en prit avantage.
— Mais suffit, continua-t-il d’un ton de dignité offensée d’autant plus mortifiante pour moi que c’était lui qui avait tort, et non moi. Laissons cela. Jusqu’au dernier moment, j’ai recherché votre concours, monsieur de Saux ; et je reconnais, je ne cesse de reconnaître, et je serai le dernier à renier, l’obligation que nous vous devons depuis la nuit passée. Mais il ne peut plus y avoir de réelle amitié entre ceux qui portent ce machin (et il désigna la cocarde tricolore que j’avais adoptée) et ceux qui servent le roi à notre manière. Vous m’excuserez donc si je prends congé de vous, et si j’emmène ma sœur sans délai d’une maison où sa présence peut être mal interprétée, tout comme la mienne, après ce qui vient de se passer, doit être déplaisante.
Sur quoi il s’inclina de nouveau, et se dirigea vers la maison. Je le suivis, bouche cousue et le cœur soudainement glacé. André se trouvait seul dans le vestibule, à muser devant l’autre porte ; mais au delà de celle-ci, dans l’avenue, trois ou quatre domestiques montés attendaient M. de Saint-Alais, et un peu plus bas trois cavaliers s’en allaient vers le portail. Un regard me suffit pour voir que Mlle Denise était à leur tête, et qu’elle se tenait courbée sur sa selle, comme si elle pleurait encore. Je me tournai vers Saint-Alais, dans un accès de violence.
Mais son regard était fixé sur moi de telle sorte que les paroles expirèrent sur mes lèvres. Il toussota.