Les gens du toit avaient dû nous voir entrer, et dénoncer notre lieu d’asile, car tandis qu’il parlait, nous entendîmes un bruit de pas précipités, un tonnerre de coups retentit sur la porte, et aux fentes des arbalétrières apparurent une vingtaine de visages sinistres, qui nous regardèrent en hurlant et nous crachant des injures. Par bonheur la porte de chêne, cloutée et bardée de fer, avait été façonnée aux temps anciens de la barbarie en prévision d’un cas semblable, et nous étions relativement en sûreté. Il n’en était pas moins affreux d’entendre les cris de la foule, de la sentir si près, de juger de sa haine, et de comprendre à la façon dont les forcenés frappaient les pierres de la muraille, comme s’ils voulaient les arracher avec leurs mains nues, ce qui nous attendait si nous venions à tomber en leur pouvoir.

Nous nous entre-regardâmes, et — le demi-jour y contribuait peut-être — je ne vis aucun visage qui ne fût pâle. Mais l’attente ne dura guère. Le curé qui nous avait introduits déverrouillait en toute hâte une porte intérieure.

— Par ici, dit-il. (Les aboiements des fauves, à l’extérieur, étouffaient presque sa voix.) Si vous voulez me suivre, je vous ferai sortir par l’entrée sud. Mais dépêchez-vous, messieurs, dépêchez-vous ! continua-t-il, en nous poussant devant lui, car ils pourraient deviner notre intention, et nous devancer.

On peut imaginer que nous ne perdîmes pas de temps. Nous l’accompagnâmes aussi vite que possible, au long d’un étroit corridor souterrain, à peine éclairé, au bout duquel un degré de cinq ou six marches nous donna accès dans un second corridor. Nous courûmes presque, dans celui-ci, et bien qu’une porte fermée nous retardât un moment, — qui nous parut une longue minute, — la clef tourna enfin et la porte s’ouvrit. L’ayant dépassée, nous nous trouvâmes dans une longue pièce étroite, la réplique de celle où nous étions entrés d’abord. Le curé ouvrit une porte à l’autre extrémité, et je regardai au dehors. L’allée — celle-là même qui longeait la cathédrale et menait au Chapitre — l’allée était déserte.

— Nous arrivons à temps, dis-je, avec un soupir de soulagement à respirer de nouveau l’air libre.

Et tout haletant de la hâte que nous avions faite, je m’apprêtai à remercier le curé qui nous avait sauvés.

M. de Saint-Alais, qui venait après moi, et qui s’était tu jusqu’alors, m’imita. Puis il resta hésitant sur le seuil, alors que je m’attendais à le voir s’éloigner au plus vite. Enfin il s’adressa à moi :

— Monsieur de Saux, dit-il, en parlant avec moins d’aplomb qu’à son ordinaire (il est vrai que nous étions tous agités), je voudrais vous remercier également. Mais peut-être la situation dans laquelle nous nous trouvons vis-à-vis l’un de l’autre…

— Je n’y pense plus, répliquai-je rudement. Mais celle dans laquelle nous venons tout juste de nous trouver…

— Oh ! fit-il, en haussant les épaules, si vous le prenez de la sorte…