— Je le prends de la sorte, répondis-je, indigné que cet homme osât me parler, alors que le sang du capitaine n’avait pas eu le temps de sécher sur son épée. Oui, je le prends de la sorte. Et je vous avertis, monsieur le marquis, que si vous poussez votre dessein plus loin, ce dessein qui a déjà coûté la vie à un homme brave, il se retournera contre vous, et d’une façon terrible.

— Du moins je ne vous demanderai pas de me protéger, répondit-il avec fierté.

Et il s’éloigna nonchalamment, tout en rengainant son épée. La venelle était toujours déserte. Il n’y avait personne pour l’arrêter.

Louis le suivit ; du Marc et le chirurgien avaient déjà disparu. Quand Louis passa devant moi, je crus le voir hésiter un instant ; et il m’eût sans doute parlé, il m’eût regardé, il m’eût tendu la main, si je lui avais fait la moindre avance. Mais je crus voir apparaître la face cadavérique de Hugues, aux yeux sombrés, et me faisant un visage de pierre, je me détournai.

CHAPITRE XIII
« A LA LANTERNE ! »

De tous les faits qui s’étaient produits depuis mon départ de la salle du Comité, la mort du capitaine resta le plus important et le plus profondément gravé dans mon esprit. Durant le trajet de l’auberge au clos, il avait partagé avec moi les petits ennuis dont je me préoccupais alors, il les avait affrontés avec moi, noblement. Le souvenir de cette tardive sympathie, l’image de celui qu’il était alors, plein de vie et de colère brutale, me revenaient à la mémoire, et ces pensées protestaient violemment contre sa mort. Sa mort me paraissait si affreuse, que je frémis d’horreur, et que j’abominai l’être dont la main avait commis ce crime.

Et ce n’était pas tout. J’avais connu Hugues durant vingt-quatre heures à peine, mon amitié pour lui ne datait que d’une heure, mais je savais son histoire. Je pouvais le suivre allant emprunter la petite somme qu’il avait possédée. Je pouvais évoquer les espérances qu’il avait fondées sur elle. Je pouvais le voir venant ici plein de noble courage, croyant avoir trouvé la voie destinée à un homme comme lui, robuste, confiant, ami du progrès, plein de projets. Et de tout cela, il ne restait rien ! Il avait espéré, il avait cru en l’avenir ; et de l’autre côté de la cathédrale, il gisait raide mort sur le gazon.

Cette fin me paraissait si triste et pitoyable, je revoyais cet homme si vivement, que j’accordais à peine une pensée au danger couru par Saint-Alais, et à son évasion. Tout cela, avec notre fuite précipitée, avait passé comme un songe. Je me bornai à rester un moment aux écoutes devant la porte de l’église ; puis m’étant assuré que la rumeur de la foule se perdait dans le lointain, et que la ville était calme, je remerciai le vicaire à nouveau et avec chaleur ; et prenant congé de lui à mon tour, je m’engageai dans l’allée.

Mes pas y résonnaient, tant elle était silencieuse, et je ne tardai point à trouver ce silence singulier. Je me demandai pourquoi la foule, qui se montrait si acharnée quelques minutes plus tôt, ne s’était pas avisée de faire le tour de l’église, pourquoi le voisinage était devenu tout d’un coup si paisible. Mais quelques pas de plus devaient me l’apprendre : je me hâtai donc, et me trouvai peu après devant la place du Marché.

A ma stupéfaction, elle s’étalait au soleil, tranquille, absolument déserte. Un chien courait de-ci de-là, la queue en trompette, farfouillant parmi les détritus ; quelques vieilles femmes se tenaient à leurs éventaires ; un nombre égal de commerçants s’affairaient à poser des volets et à fermer leurs échoppes. Mais la foule qui emplissait la place si peu de temps auparavant, la « queue » qui s’allongeait devant les mesures de grain, les cocardes blanches, tout avait disparu. J’en restai abasourdi.