En un rien de temps, ce spectacle fit flamber les passions qui couvaient déjà. Une douzaine de voix crièrent : « Dehors ! Sus à la canaille ! » Aussitôt quelqu’un des derniers rangs proposa : « Vos épées, messieurs, vos épées ! » Et en un clin d’œil la moitié des gentilshommes s’élancèrent tumultueusement vers la porte, sous la conduite de Saint-Alais, brûlant de venger l’injure faite à ses hôtes. M. de Gontaut et quelques-uns des plus âgés s’efforcèrent de les retenir, mais leurs exhortations furent vaines, et au bout d’un instant la pièce ne contenait presque plus d’hommes. Ils se précipitèrent dans la rue, qu’ils emplirent de lames au clair et d’éclats de voix. Une douzaine de laquais, accourus en hâte avec des flambeaux, aidaient aux recherches ; durant quelques minutes, la rue, telle que la voyaient des fenêtres ceux qui étaient restés, fourmilla d’une agitation de lumières et de personnages.
Mais les malandrins qui avaient lancé la pierre, à quelque mobile qu’ils eussent obéi, s’étaient esquivés à temps, et bientôt nos hommes s’en revinrent, les uns mi-honteux de leur emportement, d’autres riant et se plaignant d’avoir gâté leurs bas de soie et leurs souliers ; mais quelques-uns, moins coquets ou plus belliqueux, persistaient à dénoncer l’outrage et à réclamer vengeance. En autre temps, le fait eût passé pour une injure banale, une gaminerie ; mais dans l’état de tension du sentiment public, il prenait un caractère pénible et menaçant qui ne fut pas sans effet sur les plus pondérés. Pendant la sortie de notre petite troupe, le courant d’air de la fenêtre brisée avait poussé contre les bougies un rideau, qui prit feu ; et l’étoffe, jetée bas sans grand dommage, fumait encore sur le parquet au milieu des débris. Ce détail, joint aux figures bouleversées des dames et aux éclats de verre, donnait un aspect calamiteux et désolé à un salon où quelques minutes auparavant tout respirait la bienséance et la joie.
Je fus donc peu étonné de voir Saint-Alais, déjà grave à son entrée, s’assombrir en regardant autour de lui.
— Où est ma sœur ? fit-il brusquement, et quasi brutalement.
— Ici, répondit sa mère.
Denise avait depuis longtemps volé à son côté, et s’attachait à elle.
— Elle n’est pas blessée ?
— Non, répliqua la marquise, en tapotant familièrement la jupe de la jeune fille. C’est M. de Saux qui a le plus de raison de se plaindre.
— Préservez-moi de mes amis, hein, monsieur ? dit Saint-Alais, avec un mauvais sourire.
Je tressaillis. La phrase en elle-même était peu de chose, mais l’ironie qui la soulignait était claire. Je ne pouvais la laisser passer.