— Si vous croyez, monsieur le marquis, dis-je sèchement, que je prévoyais en rien cet attentat…
— Que vous le prévoyiez en rien ? Ma foi non ! répliqua-t-il avec légèreté, en se récusant d’un geste poli. Nous n’en sommes pas encore tombés là. Qu’un gentilhomme de notre société s’abaisse à faire alliance avec ces… Non, ce n’est pas possible ! Mais nous pouvons je crois tirer de ceci une leçon profitable, messieurs, continua-t-il, en se détournant de moi pour s’adresser à la compagnie. Et cette leçon est de veiller sur ce qui nous appartient en propre, si nous ne voulons bientôt perdre tout.
Un murmure d’approbation parcourut la salle.
— De maintenir nos privilèges, si nous ne voulons perdre nos droits.
Vingt voix se proclamèrent du même avis.
— De nous défendre maintenant, reprit-il, la face animée, le bras étendu, ou jamais !
— Maintenant ! maintenant !
Ce cri spontané jaillit non d’un seul mais d’une centaine de gosiers, masculins et féminins ; en un instant la salle mise au diapason vibra d’enthousiasme, palpita de volonté. Les yeux étincelaient aux lueurs des flambeaux, on respirait vite et les joues se coloraient. Les plus faibles eux-mêmes subirent le magnétisme, et les niais qui s’étaient engoués du Contrat social et des Droits de l’Homme criaient plus fort que les autres. Il n’y eut qu’une seule voix :
— Maintenant ! maintenant !
De ce qui suivit je n’ai jamais su le fin mot : était-ce une scène préméditée ou simplement une inspiration née de la commune ivresse ? Je l’ignore. Mais tandis que les carreaux vibraient encore de cette clameur, et que tous les yeux étaient sur lui, M. de Saint-Alais fit deux pas en avant, et, campé dans une pose de la plus parfaite élégance, d’un geste superbe il tira son épée.