— Messieurs ! s’écria-t-il, nous n’avons tous qu’une même pensée, qu’une même voix. Soyons aussi à la mode. Rester nous seuls paisiblement sur la défensive, alors que tout le monde est à lutter pour prendre et tenir, c’est provoquer l’attaque, et voire pis, la défaite ! Unissons-nous, puisqu’il en est encore temps, et montrons que, dans le Quercy[4] du moins, notre ordre veut subsister ou bien tomber avec ensemble. Le serment du Jeu de Paume et la journée du 20 juin vous sont familiers. Faisons un serment nous aussi, en ce 22 juillet, non pas à mains levées comme un club de bavards qui promettent tout à tous, mais à épées levées. Comme nobles et gentilshommes, jurons de soutenir les droits, les privilèges et les exemptions de notre ordre !

[4] Pays de la province de Guyenne, subdivisé en Haut-Quercy (département actuel du Lot), capitale Cahors, et Bas-Quercy (notre Tarn-et-Garonne), capitale Montauban.

Une clameur qui fit vaciller et sursauter les lumières, qui emplit la rue et parvint jusqu’à la place du Marché, accueillit cette proposition. Quelques-uns tirèrent aussitôt leurs épées, qu’ils brandirent par-dessus leurs têtes, cependant que les dames agitaient éventails et mouchoirs. Mais la majorité criait : « Dans la grande salle ! Dans la grande salle ! » Et à l’instant, comme pour obéir à un mot d’ordre, tout le monde fit face dans la même direction, et avec une hâte surexcitée, en bousculade, on passa l’étroite porte qui menait à la pièce voisine.

Tels dans le nombre pouvaient être moins enthousiastes que d’autres ; tels plus convaincus en apparence qu’au fond du cœur ; mais nul, j’en suis persuadé, ne suivit la foule plus lentement que moi, plus à regret, avec un cœur plus serré et un plus net pressentiment de malheur. Je savais d’avance quel dilemme m’attendait ; et furieux, le visage brûlant, aux abois, je ne voyais aucun moyen d’en sortir.

S’il m’eût été possible de me glisser hors de la pièce et de m’esquiver, je l’aurais fait sans scrupule ; mais l’escalier se trouvait à l’autre bout de la grande salle où nous entrions, et une foule compacte m’en séparait. D’ailleurs, Saint-Alais me surveillait, et s’il n’avait pas machiné cette épreuve afin de régler mon cas et de m’arracher ma coopération, il était du moins résolu, dans l’entraînement de l’heure, à ne m’y laisser point échapper.

Toutefois, je ne voulais pas courir au-devant du malheur, et je restais dans le voisinage de l’entrée, à tout hasard ; mais le marquis, arrivé au centre de la salle, monta sur une chaise, jeta un coup d’œil circulaire, et par ce moyen me tint sous son regard. Autour de lui se groupait la foule des gentilshommes, dont les plus jeunes et turbulents poussaient des cris de : « Vive la noblesse ! » Un cercle de dames enfermait le tout. Les brillantes toilettes et les joyaux qui étincelaient aux lumières, les visages passionnés, les mouchoirs agités et les yeux avivés, faisaient un tableau inoubliable ; mais sur l’instant je ne perçus que le regard de Saint-Alais.

— Messieurs ! cria-t-il, veuillez tirer vos épées.

Elles jaillirent sur-le-champ, avec un flamboiement d’acier que reflétèrent les miroirs ; et M. de Saint-Alais promena les yeux à la ronde avec lenteur, cependant que tous attendaient le signal. Il s’arrêta, les yeux braqués sur moi.

— Monsieur de Saux, dit-il poliment, nous vous attendons.

Naturellement, chacun se tourna vers moi. Je balbutiai quelques mots, et lui fis signe avec la main de poursuivre. Mais j’étais trop ému pour m’exprimer clairement ; et un seul espoir me restait : qu’il cédât, par prudence.