Mais c’en fut assez pour moi. Lors de sa visite suivante, j’étais en état de me promener avec lui sur la terrasse. Je recouvrai mes forces avec rapidité. Toutefois, à mesure que l’air et l’exercice me revigoraient, je voyais l’excellent prêtre décliner. Son visage doux et sensible devenait de jour en jour plus sombre, et sa taciturnité croissait. Si je lui en demandais la raison :

— Cela tourne mal, cela tourne mal, répondait-il. Et, Dieu me pardonne, je n’en suis pas innocent.

— Qui donc l’est ? disais-je, pour l’apaiser.

— Mais j’aurais dû prévoir ! répliqua-t-il, en se tordant les mains ouvertement. J’aurais dû me rappeler que le premier don fait par Dieu à l’homme est l’ordre. L’ordre !… Et aujourd’hui, dans Cahors, les tribunaux sont comme inexistants : les anciens magistrats ont peur, on se moque des anciennes lois, et on ne peut même plus recouvrer une créance ! L’ordre ! Mais quand un criminel est jeté en prison, la pire chose qu’il ait à craindre aujourd’hui, c’est d’y être oublié. L’ordre ! Et je ne vois partout que des armes ; et ceux qui ne savent pas lire en remontrent aux plus instruits ; et ceux qui ne payent pas d’impôts disposent de l’argent de ceux qui les payent ! Je vois la ville dans la disette, et les paysans vont à la chasse ou se croisent les bras : quand l’avenir est incertain, qui donc travaillerait encore ? Les hôtels des riches sont déserts et leurs serviteurs meurent de faim ; on ne vend et on n’achète que le strict nécessaire, il n’y a plus ni industrie, ni commerce, ni trafic !… Je vois toutes ces choses, monsieur le vicomte, et je ne dirais pas : Mea culpa, mea maxima culpa ?

— Mais la liberté, fis-je timidement. Vous-même m’avez dit une fois qu’une certaine rançon devait…

— La liberté est-elle donc la licence de faire le mal ? répliqua-t-il avec une chaleur croissante. (Je l’avais vu rarement aussi ému.) La liberté est-elle la licence de voler ? La tyrannie cesse-t-elle d’être tyrannie, quand les tyrans sont mille au lieu d’un seul ? Monsieur le vicomte, je ne sais plus que faire, non, je ne le sais plus, continua-t-il. Pour un peu je m’en irais par le monde, pour dédire à tout prix ce que j’ai dit, et défaire ce que j’ai fait ! Oui, pour un peu ! je ne sais ce qui me retient !

— Serait-il arrivé encore quelque chose ? dis-je, tout étonné par cette sortie. Quelque chose que j’ignore ?

— L’Assemblée nous a dépouillés de nos dîmes et de nos biens, répondit-il avec amertume. Vous le savez, cela. En tant qu’Église on nous conteste le droit à l’existence. Vous savez cela. On vient maintenant de décréter la suppression de toutes les maisons religieuses. Bientôt on fermera aussi nos églises et nos cathédrales. Et on rétablira le paganisme !

— C’est insensé ! m’écriai-je.

— Mais cela est.