L’homme, un honnête bourgeois, me fit un clin d’œil.

— J’ai dans l’idée que non, monsieur. Vous devez le savoir mieux que moi, monsieur le vicomte ; mais si je disais Turin, je pense que je ne me tromperais pas de beaucoup.

— J’ai été malade, expliquai-je. Et je ne suis au courant de rien.

— Votre place serait plutôt à Cahors, répondit-il avec une bienveillante rudesse. Les nobles sont là pour la plupart, ceux qui ne sont pas partis au delà. Par le temps qui court, la ville est plus sûre que la campagne. Ah ! si mon père vivait encore…

Il compléta sa phrase inachevée par un haussement des sourcils et des épaules, me salua, et s’éloigna. Il était visible, en dépit de sa surprise, que la révolution lui était agréable, bien qu’il dissimulât sa joie, par politesse.

J’éprouvai un sentiment de solitude et de tristesse en rentrant au château. Dépouillés du voile de verdure qui adoucissait leurs lignes, en été, la grande bâtisse de pierre, avec la tour seigneuriale, la poivrière et le pigeonnier, se découpaient crûment au fond de l’avenue ; ils semblaient en quelque façon mystérieuse partager ma solitude et m’entretenir des mauvais jours qui étaient notre lot commun. En perdant l’abbé Benoît, je perdais mon unique compagnie, et cela juste au moment où le besoin de société et le désir d’une vie plus active s’éveillaient en moi, avec le retour de mes forces. Comme je faisais cette réflexion mélancolique, j’eus l’agréable surprise de voir, en m’approchant de la porte, un cheval attaché à l’anneau voisin de celle-ci. La selle était munie de fontes, et il y avait de la boue sur le harnais.

Je trouvai André dans la salle, mais à mon étonnement, au lieu de m’informer du nom du visiteur, il continua d’épousseter une table, sans se retourner vers moi.

— Qui est ici ? demandai-je d’un ton acerbe.

— Personne, répondit-il.

— Personne ? Alors à qui est ce cheval ?