Les jours suivants je poussai jusqu’à Saint-Alais, où je vis les ruines du château, et m’en revins. Cette fois j’étais moins fatigué.

Le lendemain dimanche, je me reposai ; et le lundi j’allai jusqu’à mi-chemin de Cahors, et retour. Ce soir-là, je nettoyai mes pistolets, et sous ma direction, Gilles fit mes valises. Je pris deux habits simples, l’un à mettre sur moi, et l’autre de rechange, plus un chapeau orné d’une petite rosette tricolore. Le matin suivant, 6 mars, je me mis en route ; et me séparant d’André à la sortie du village, tournai bride vers Figeac. La sensation d’être libre et d’échapper aux difficultés et aux embarras, avec l’espoir de ce que j’allais trouver, me firent passer une première heure exquise, et ne cessèrent de me soutenir jusqu’à l’heure où le soleil de mars disparut et fut remplacé par cette obscurité glacée du soir, qui dans un endroit inconnu et nouveau est toujours sombre et mélancolique.

CHAPITRE XV
A MILLAU

Je rencontrai bon nombre de singularités au cours de ce voyage. Telles, par exemple, de voir dans les champs des paysans armés ; d’arriver dans chaque village sur des hommes à l’exercice ; d’entrer dans les auberges pour y trouver une douzaine de rustres attablés devant des verres de vin, parfois même devant un encrier, et que l’on m’apprenait s’intituler un Comité. Mais vers le soir du troisième jour, je vis quelque chose de plus singulier que tout cela. Je commençais à remonter la vallée du Tarn qui, à Millau, s’enfonce dans les Cévennes ; le vent soufflait du nord, le ciel était couvert, le paysage grisâtre et nu ; à une lieue devant moi la montagne dressait son massif morne et bleuâtre. Soudain, comme je marchais fatigué à côté de mon cheval, j’ouïs un chœur de voix qui chantaient. Je regardai autour de moi. Le son, clair et doux comme une musique surnaturelle, semblait sortir de terre juste à mes pieds.

Quelques pas plus loin, j’eus la clef du mystère. Je me trouvai sur le bord d’un petit creux de terrain, et vis devant moi les toits d’un hameau, et en deçà de celui-ci une réunion d’une centaine d’individus, hommes et femmes. Ils dansaient et chantaient alentour d’un grand arbre dépouillé de ses feuilles mais tout pavoisé ; quelques vieillards étaient assis contre son tronc, à l’intérieur du cercle, et n’eussent été le froid et le paysage d’hiver, j’aurais pu me croire à la fête du Mai.

Mon apparition fit tout d’abord cesser les chants ; puis deux des vieux paysans traversèrent le cercle et vinrent à moi, en se tenant par la main.

— Honneur à Vlais et Giron ! cria l’un.

— Honneur à Giron et Vlais ! cria l’autre.

Et sans me laisser le temps de répliquer, tous deux ajoutèrent :

— Vous arrivez en un jour de bonheur !