— A Nîmes ? m’écriai-je, stupéfait. Comment le savez-vous ? Vous êtes mieux renseigné que moi.
— Je le sais, répondit-il. Et je sais aussi ce qui se brasse là-bas. Et beaucoup d’autres sont au courant. Mais cette fois les Saint-Alais et leurs séides, monsieur le vicomte, — oui, ils y sont bien tous, — ne nous échapperont pas. Nous leur casserons la tête. Oui, monsieur le vicomte, ne vous y trompez pas, reprit-il, en fixant sur moi des prunelles enflammées par la méfiance et la colère, n’allez pas vous fourrer dans cette manigance ! Nous sommes le peuple ! Oui, le peuple ! Et malheur à tous ceux qui se trouvent sur notre chemin.
— Allez, dis-je. J’en ai entendu assez. Retirez-vous.
Il me regarda un instant comme prêt à répliquer. Mais les vieilles habitudes l’emportèrent, et sur un mot d’adieu bourru il s’éloigna en faisant le tour de la maison. Une minute plus tard j’entendis le trot de son cheval qui descendait l’avenue.
Je lui avais moi-même coupé la parole ; et néanmoins à peine était-il parti que j’aurais voulu le rappeler, afin de lui en demander davantage. Les Saint-Alais à Nîmes ? L’abbé Benoît à Nîmes ? Et un complot se brassant là-bas, auquel tous prenaient part ? Tout à coup cette nouvelle m’ouvrit pour ainsi dire une échappée sur le monde extérieur, et en y regardant je cessai de me sentir claustré dans la solitude de la campagne, loin de toute compagnie. La grande cité du Midi, blanche et poussiéreuse, m’apparaissait ; je voyais les troubles s’y élever, et au milieu de ces troubles, me regardant avec tristesse, Denise de Saint-Alais.
L’abbé Benoît était parti là-bas. Pourquoi n’irais-je pas ?
Je me promenais de long en large, dans un grand trouble d’esprit. Plus je considérais cette idée, plus elle me séduisait ; plus je songeais à la morne inaction où j’étais condamné à croupir chez moi, faute de consentir à fraterniser avec Buton et sa clique, plus j’étais séduit par le désir du départ.
Et après tout pourquoi pas ? Pourquoi n’irais-je pas ?
J’avais en poche mon brevet, aux termes duquel j’étais non seulement nommé de la garde nationale, mais désigné comme ci-devant, « président du Comité de Salut public de la généralité de Quercy ». En me tenant lieu de papiers et de passeport, ce document me faciliterait le voyage. Ma longue maladie était un prétexte tout trouvé pour justifier un changement d’air, et expliquer mon absence de chez moi. J’avais au château plus d’argent qu’il ne m’en fallait. En un mot, je ne rencontrerais aucune difficulté, ni rien qui m’empêchât, si je me résolvais au départ. Je pouvais suivre ma fantaisie.
Mon choix fut bientôt fait. Le lendemain je montai à cheval pour la première fois, trottai deux tiers de lieue sur la route, et rentrai chez moi harassé.