Quelle situation ! En vérité je ne sais si je la trouvai d’abord plus ridicule ou plus humiliante ! Six mois plus tôt, j’aurais déchiré cette feuille dans un accès de rage et lui en jetant les morceaux à la figure, l’aurais chassé loin de ma présence à coups de canne. Mais il s’était passé beaucoup de choses depuis lors ; et je sus même résister à la tentation de donner libre cours aux éclats de rire d’une sombre gaieté. Je la refoulai d’un effort dicté en partie par la prudence, en partie par un mobile plus noble : le souvenir du fruste attachement que cet homme m’avait témoigné dans les pires circonstances. Je le remerciai donc, tout en me contenant à grand’peine, et lui dis que j’en écrirais au Comité.

Il ne s’en allait toujours pas, se dandinant d’un de ses grands pieds sur l’autre ; et j’attendais avec une politesse railleuse qu’il débitât son affaire. Enfin il grommela :

— Il y a encore une chose que je voulais vous dire, monsieur le vicomte. C’est que M. le curé a quitté Saux.

— Et alors ?

— Oh ! c’est un brave homme, ou plutôt c’en était un, poursuivit-il à contre-cœur. Mais il va se jeter dans un guêpier, et vous feriez bien de l’en avertir.

— Comment ? dis-je. Savez-vous où il est ?

— Je le devine. Il est là où il y en a d’autres aussi, et où il y aura bientôt du grabuge. Ce n’est pas pour rien qu’on voit ces pères capucins courir le pays. Quand ces corbeaux retourneront chez eux, il y aura du grabuge. Et je ne veux pas qu’il y soit mêlé.

Le ton du forgeron était devenu sauvage et menaçant.

— Je n’ai pas la moindre idée du lieu où il se trouve, dis-je froidement. Ni de ce que vous voulez dire.

— Il est allé à Nîmes, répondit-il.