Je ne remarquai pas qu’il s’aperçût de mon attention, mais je n’avais pas fait cent pas sur le chemin, après avoir pris congé des deux maires, que j’entendis un pas, et me retournant, vis l’étranger qui me suivait. Il me fit signe, et je m’arrêtai pour lui laisser le temps de me rejoindre.

— Vous allez à Millau ? dit-il, sans préambule et avec un fort accent du pays, mais du ton de celui qui parle à un égal.

— Oui, monsieur, dis-je. Mais je doute d’y arriver ce soir.

— J’y vais également, répondit-il. Mon cheval est resté au village.

Et sans rien ajouter il marcha à côté de moi jusqu’à ce que nous fûmes au hameau. Arrivé là — l’endroit était désert — il tira d’une écurie une piètre jument, et se mit en selle. Je le regardai faire en silence.

— Que pensez-vous de cette bêtise ? dit-il tout à coup, quand nous eûmes repris notre route.

— Je crains qu’ils ne se fassent des illusions, répliquai-je en me tenant sur mes gardes.

Il eut un gros rire plein de mépris.

— Ils se figurent que l’âge d’or est arrivé, dit-il. Et dans un mois ils verront leurs granges brûlées et eux-mêmes égorgés.

— Je souhaite que non, dis-je.