— Oh ! moi aussi, répliqua-t-il d’un air cynique. Je souhaite bien que non, comme de juste. Mais dans ce cas même, Vive la Nation ! Vive la Révolution !

— Hé quoi, si tels en doivent être les fruits ? demandai-je.

— Et pourquoi pas ? reprit-il, en fixant sur moi ses yeux sombres. C’est chacun pour soi, et l’ancien ordre de choses n’a pas tant fait pour moi que je doive craindre d’essayer le nouveau. Il me laissait à crever la faim sur un vieux donjon, auprès d’un vieux colombier, entre quatre murs de pierre nue, avec un vieux pot noirci en fait de vaisselle plate ! Et cela tandis que des femmes et des traitants, des muguets parfumés et des abbés fainéants paradent devant le roi ! Et pourquoi ? Parce que je suis resté, monsieur, ce que la moitié de la nation était autrefois.

— Vous êtes protestant ? hasardai-je.

— Oui, monsieur, et gentilhomme pauvre, répondit-il avec amertume. Le baron de Géol, à votre service.

En retour de sa politesse je lui donnai mon nom.

— Vous portez les trois couleurs, dit-il ; et pourtant vous me jugez excessif ? Je répondrai à cela que c’est très joli pour vous, mais que nous sommes des gens différents. Vous êtes sans doute père de famille, monsieur le vicomte, avec femme…

— Pas le moins du monde, monsieur le baron.

— Alors, une mère, une sœur…

— Non, dis-je en souriant. Je n’ai ni l’une ni l’autre. Je suis absolument seul au monde.