— Vous avez du moins un toit, persista-t-il, de la fortune, des amis, un emploi, ou l’espoir d’en avoir un ?
— Oui, dis-je, c’est exact.
— Tandis que moi… moi, reprit-il, d’une voix que sa surexcitation rendait gutturale, je n’ai rien de tout cela. Je ne puis entrer dans l’armée : je suis protestant ! Je me vois exclu des fonctions de l’État : je suis protestant ! Je ne puis être avocat ni juge : je suis protestant ! Les écoles royales me sont fermées : je suis protestant ! Je ne puis témoigner en justice : je suis protestant ! Je… aux yeux de la loi, je n’existe pas ! Moi, moi, monsieur, continua-t-il plus posément et d’un accent non dénué de noblesse, alors que mes ancêtres ont figuré devant les rois, alors que le grand-père de mon grand-père a sauvé la vie de Henry IV, devant Coutras, je n’existe pas !
— Mais maintenant ? dis-je, ému par son ton d’emportement.
— Ah oui, maintenant, répondit-il d’un air sombre, cela ne sera plus pareil. Maintenant cela va être tout autre, si toutefois ces noirs corbeaux de prêtres ne font pas rétrograder à nouveau la marche du progrès. C’est pour cela que je me suis mis en route.
— Vous allez à Millau ?
— J’habite près de Millau, répondit-il. Et j’ai été absent de chez moi. Mais ce n’est pas chez moi que je retourne à cette heure. Je vais plus loin, à Nîmes.
— A Nîmes ? fis-je, avec étonnement.
— Oui, reprit-il, à Nîmes.
Et il me jeta du coin de l’œil un regard presque menaçant, et n’ajouta plus rien. Le soir tombait ; la vallée du Tarn, que suivait notre route, bien que fertile et agréable à voir en été, offrait en cette saison, et dans le crépuscule, un aspect farouche et désolé. A droite et à gauche, les montagnes nous dominaient ; et lorsque la route se rapprochait de la rivière, le bruissement de l’eau torrentueuse et tournoyant au-dessous de nous parmi les rochers, aggravait la mélancolie du paysage. Je frissonnai. L’incertitude de mon but, l’incertitude de tout, le sombre silence de mon compagnon, m’oppressaient. Je fus bien aise quand il sortit de sa rêverie, et me montra les lumières de Millau éparpillées dans une petite plaine que font les montagnes en s’écartant de la rivière.