Denise était restée jusqu’alors cachée derrière sa mère, mais à ces mots elle se montra, et à contrecœur, tel un prisonnier sur la sellette, elle affronta nos regards. Mais lorsqu’elle ouvrit la bouche, ou pour mieux dire, après qu’elle eut prononcé quelques mots, je me rendis compte du changement qui s’était opéré en elle. Au lieu de ce masque blême de fatigue qu’elle offrait quelques minutes plus tôt, je lui vis le front couvert de rougeur, et les yeux brillants et noyés de larmes.

— C’est bien simple, monsieur, dit-elle à voix basse. Mon fiancé, monsieur le maire, fait partie de ce régiment.

— Voilà donc pourquoi vous portez cette cocarde ? s’écria le maire, charmé.

— C’est que je l’aime, dit-elle timidement.

Et pour une seconde — ô joie ! — ses yeux se posèrent sur les miens.

Je ne sais lequel de nous deux, elle ou moi, rougit alors davantage. Le sale et ignoble taudis me parut plus beau qu’un palais, je respirai avec délices son atmosphère de tabagie ! Je n’eusse osé rêver ce qu’elle venait de dire, et bien moins encore ce que ses yeux me disaient, car en cet instant où ils rencontrèrent les miens, ils enflammèrent tout mon être ! J’ignorai la réponse gaillarde du maire et son gros rire ; et le sens de l’actualité me revint seulement lorsque Denise se recula derrière sa mère pour cacher sa rougeur, et quand je vis à sa place la marquise me regardant, un doigt sur les lèvres, et des yeux me recommandant la prudence.

La recommandation n’était pas inutile, car dans le premier feu de mon enthousiasme je ne sais ce que j’aurais pu dire. Et avec elle le maire était en meilleures mains. La petite note romanesque et sentimentale introduite dans l’histoire par l’aveu de Denise avait achevé de dissiper ses soupçons et de gagner sa sympathie. Il faisait les yeux doux à la marquise, et souriait à la jeune fille avec une galanterie paternelle. Il plaisanta sur le moine.

— C’est une erreur qu’il m’est difficile de regretter, madame, dit-il, avec une politesse balourde. Car elle m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance.

— Oh ! monsieur le maire ! minauda la marquise.

— Mais l’état du pays est en réalité si précaire, poursuivit-il, qu’il n’est pas sûr pour le beau sexe d’y voyager sans compagnie. Cela l’expose…