Je la jugeai cruelle, sinon ingrate ; mais je respectai en elle la mère de Denise, et ne dis rien. Denise était en face de moi, et j’étais heureux. J’étais heureux de songer à ce qu’elle me dirait, à la façon dont elle me regarderait quand le jour serait venu, et qu’elle ne pourrait plus échapper à mes yeux ; quand le jour serait venu, et que le joli visage qui déjà s’estompait dans le vaste coin de la vieille berline appartiendrait à mes regards, pour en rassasier ma vue, pour l’interroger et le déchiffrer, au cours des longues heures de ce voyage en paradis !

La lumière grandissait ; je n’avais plus longtemps à attendre. Une rougeur envahissait une moitié du ciel ; l’autre moitié, d’azur pâle où flottaient des nuages d’or, restait derrière nous. Encore quelques instants, et les cimes des montagnes s’illuminèrent des premiers rayons du soleil, et flottèrent très haut dans l’éther d’or. Je jetai un regard avide sur le visage de Denise, et le vis plus rougissant que l’aurore. Je rencontrai un instant son regard et le vis plus resplendissant que l’éther, puis je me détournai, craintif. J’estimai sacrilège de la regarder plus longtemps.

Soudain la marquise se mit de nouveau à rire dans son coin, et ce rire m’agaça et me donna chaud.

— Elle n’a guère la vocation religieuse, n’est-ce pas, monsieur le vicomte ? dit-elle.

Je sursautai sur mes coussins. L’intonation de ces paroles, d’une gaieté ironique, cinglait comme un coup de fouet, non moi, mais la jeune fille.

— En vérité, Denise, vous vous y connaissez, reprit tranquillement Mme de Saint-Alais. J’aime, tu aimes, vous aimez, nous aimons… c’est parfait, rien n’y manque. Qui vous a donné des leçons ? Est-ce M. le directeur ? Ou bien…

— Madame ! m’écriai-je.

Bien que la jeune fille eût rabattu sur son visage la cape de sa mantille, je me figurais sans peine sa confusion.

Mais sa mère fut inexorable.

— En vérité, Denise, reprit-elle, je ne crois pas avoir jamais dit même à votre père : « Je vous aime. » J’ai du moins attendu pour cela qu’il me donnât un baiser sur les lèvres. Mais j’imagine que vous intervertissez l’ordre…