— Madame, balbutiai-je. Ceci est odieux !

— Quoi donc, monsieur ? répondit-elle, prenant enfin garde à moi. Ne puis-je donc punir ma fille à ma façon ?

— Pas devant moi, ripostai-je, plein de fureur. Ceci est indigne, ceci…

— Tiens, tiens, pas devant vous, monsieur le vicomte ? répliqua la marquise, me contrefaisant. Et pourquoi pas devant vous ? Je ne puis la ravaler plus qu’elle ne s’est abaissée elle-même !

— C’est faux ! m’écriai-je, bouillant de rage. C’est une fausseté insigne.

— Ah ! vous le voulez ? Eh bien, je vais lui dire son fait ! riposta Mme de Saint-Alais, impitoyablement ironique. Et vous, monsieur, restez assis et m’écoutez, je vous prie. Toutefois, ne vous y trompez pas, monsieur le vicomte, poursuivit-elle, en se penchant vers moi et me regardant dans le blanc des yeux. Parce que je la punis devant vous, n’allez pas vous figurer que vous êtes, ou serez jamais de la famille. Ou que cette dévergondée, cette impudique…

Sa fille poussa un cri de douleur, et s’affaissa davantage dans son coin.

— … que cette petite bête, continua-t-elle froidement, qui, lorsqu’on l’amorce avec une histoire à dormir debout, au sujet de cette cocarde, s’avise d’ajouter : « Je l’aime » — car elle a dit : « Je l’aime », cette sainte-nitouche ! — sera jamais pour vous quelque chose. Cet engagement est rompu depuis longtemps. Il a été rompu quand vos amis ont brûlé notre château de Saint-Alais ; il l’a été quand ils ont saccagé notre hôtel de Cahors ; il l’a été quand ils ont fait notre roi prisonnier, quand ils ont massacré nos amis, quand ils ont enchaîné notre Église et l’ont traînée comme une esclave derrière leur char triomphal ; oh oui, il est rompu, et rompu à jamais, sans qu’y puissent rien vos héroïsmes de théâtre ! Comprenez bien cela, monsieur le vicomte. Mais puisque vous l’avez vue s’abaisser, vous devez la voir punir. Elle est la première des Saint-Alais qui se soit jamais déclarée à un amant.

Je connaissais l’histoire de sa famille assez pour donner le démenti à son affirmation ; mais un tel conte n’était pas fait pour les oreilles de Denise. Je me bornai donc à me lever.

— Du moins, madame, dis-je en m’inclinant, je puis épargner à mademoiselle l’embarras de ma présence. Et c’est là ce que je vais faire.