— Je n’ai jamais fait sa connaissance, ripostai-je, glacial, tandis que le baron avait parlé avec passion et avec feu.
— Alors gardez-vous de la faire, répondit-il.
Je haussai les épaules, et il n’ajouta rien. Un instant après, la marquise et sa fille sortirent de l’auberge, prirent place dans la voiture, et je me mis en marche à côté des chevaux pour gravir la côte à pied.
La montée était roide et longue et monotone, et avant d’être arrivés au col il nous fallut faire halte à cinq ou six reprises, pour laisser souffler les bêtes ; à cinq ou six reprises je jetai un regard en arrière sur la grisâtre petite auberge de montagne perdue dans le désert grisâtre du plateau. A chaque fois je revis le baron planté devant la porte, qui nous suivait des yeux, sévère, anguleux et immobile comme le reste du paysage. Et je frissonnai.
CHAPITRE XVII
FROMENT DE NÎMES
Cette rencontre n’eut pour résultat ni d’égayer mon humeur ni de dissiper les appréhensions que m’inspirait notre prochaine arrivée en des centres plus populeux, et où le soupçon, une fois éveillé, serait moins facilement apaisé. Certes, de Géol ne m’avait pas trahi, mais il avait peut-être ses raisons pour cela, et je n’en trouvais pas plus agréable d’avoir derrière nous ce sinistre fantoche qui incarnait sous les apparences des doctrines modernes un fanatisme que j’avais cru défunt, et qui cherchait sous le couvert d’un nouveau parti à venger d’antiques injures. Les pentes dénudées et les pics déchiquetés qui nous dominaient, tandis que se poursuivait notre fastidieux voyage, les cols venteux jusqu’où les chevaux hissaient péniblement la berline vide, les mélancoliques champs de neige qui s’étalaient à droite et à gauche, tout contribuait à approfondir l’impression que cet homme avait faite sur mon esprit, si bien que l’associant lui-même avec ses Cévennes natales, j’aspirais à leur échapper, j’aspirais à sortir de cette désolation pour revoir le grand soleil et les terrasses d’oliviers dévalant vers la Méditerranée.
Toutefois la mésaventure offrait son bon côté. Le péril dont je m’étais ému avait agi également sur Mme de Saint-Alais, et rabattu sensiblement son orgueil. Elle était plus calme ; et tant assise à sa place que marchant à côté de la voiture, lorsque celle-ci contournait lentement quelque contrefort où s’élevait au long des interminables lacets de la route, elle m’abandonnait à moi-même. Voire, il ne m’échappait point que la distance parcourue, loin d’alléger son inquiétude, semblait l’aggraver ; si bien que plus loin nous laissions en arrière le fâcheux baron, plus elle devenait nerveuse, plus elle scrutait avidement la route derrière nous ; et moins elle m’accordait d’attention.
Je n’en étais que plus libre de me servir de mes yeux à mon gré ; et le souvenir me hante aujourd’hui encore, de cette heure écoulée en vue du mont Aigoual. Harassée par des jours et des nuits de fatigue, Denise s’était endormie dans son coin, et grâce aux secousses de la berline, sa mante avait glissé de dessus sa figure. Une faible rougeur avivait ses joues, comme si même dans son sommeil elle eût senti mes yeux fixés sur elle ; et bien qu’une larme perlât au bout de ses longs cils, un sourire ingénu — et le sourire resta quand la larme fut tombée — semblait dire que les joies de cette singulière journée en surpassaient les peines, et que dans son sommeil Denise ne trouvait rien à regretter. O Dieu ! comme je contemplai ce sourire ! Combien je fis des vœux pour qu’il me fût destiné ! avec quel élan je priai pour elle ! Jamais encore je n’avais eu le bonheur de la considérer à loisir, comme je le faisais en ce moment ; de rêver ainsi à l’ombre fine que mettaient sur son front lisse et blanc les frisons follets de sa chevelure ; de repasser les chères inflexions de ses lèvres, de son menton, de l’exquise oreille à demi cachée ; de poser mon regard sur les paupières veinées d’azur, partagé entre la crainte et l’espérance de les voir se soulever et me découvrir !
Denise, ô ma Denise ! Dans le secret de mon cœur je modulais ce nom : j’étais heureux. Malgré tout — malgré le froid, et le voyage, et de Géol, et la marquise — j’étais heureux. Mais voilà que soudain je retombai sur la terre, au son d’une voix qui prononçait nettement :
— Est-ce lui ?