Je me tournai vers Mme de Saint-Alais, car c’était elle qui venait de parler. Je vis avec soulagement qu’au lieu de regarder de mon côté, elle s’était mise debout et tenait les yeux fixés en arrière dans la direction d’où nous venions. Presque aussitôt, soit sur son ordre, soit que le cocher fît halte de sa propre initiative, la voiture s’arrêta. Nous étions alors dans une gorge abrupte, entre deux parois de rocher.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je avec surprise.
Elle ne me répondit point, mais dans le silence de la route et des montagnes s’éleva la grêle modulation d’un air sifflé, dans lequel je reconnus : « O Richard, ô mon roi ! » Parmi cette solitude de rocs et de précipices le son aigu et grêle faisait un effet bizarre et troublant. Je passai la tête à l’autre portière, et vis un homme à pied qui s’en venait tranquillement vers nous, comme si, l’ayant dépassé, nous nous arrêtions là pour l’attendre. Cet homme, grand et robuste, portait des bottes et un manteau des plus vulgaires ; mais néanmoins il n’avait pas l’air d’être du pays.
— Vous allez à Ganges ? lui cria la marquise, sans autre préambule.
— Oui, madame, répondit-il, en s’approchant paisiblement.
Et il la salua.
— Nous pourrions vous prendre avec nous, dit-elle.
— Mille fois merci, répliqua-t-il, en clignant des paupières. Vous êtes trop bonne. Si ce monsieur n’y voit pas d’inconvénient ?
Et il me regarda, avec un sourire non dissimulé.
— Certes non ! dit la marquise avec un accent ironique, ce monsieur n’y verra pas d’inconvénient.