— Vous feriez comme moi, répliquai-je.
— Non, dit-il avec conviction. Je le laisserais entrer. Néanmoins si nous nous revoyons à Nîmes, j’espère bien vous convertir.
— A quoi ? demandai-je froidement.
— A avoir un peu de foi, répondit-il d’un ton sec. A avoir un peu de foi en quelque chose… et à courir des risques pour cela, monsieur. Me voici donc aujourd’hui, reprit-il avec un geste qui ne manquait pas de noblesse, solitaire et sans toit ; j’ignore où je coucherai ce soir. Et pourquoi cela, monsieur le vicomte ? Parce que je suis seul en France à avoir la foi ! Parce que je suis seul à croire en quelque chose ! Parce que je suis seul à croire en moi-même ! Vous figurez-vous donc, poursuivit-il, avec un croissant mépris, que si vous autres nobles croyiez en votre noblesse, vous pourriez être dépouillés ? Jamais ! Ou que si vous, qui dites : « Vive le roi ! » croyiez en votre roi, il pourrait être détrôné ? Jamais ! Ou que si vous qui professez obéir à l’Église croyiez en elle, elle pourrait être renversée ? Jamais ! Mais vous ne croyez en rien, vous ne respectez rien, vous ne vénérez rien. Vous êtes donc condamnés ! Oui, condamnés ; car même les hommes auxquels vous vous êtes associés ont une sorte de foi bâtarde en leurs théories, en leur philosophie, en leurs réformes, qui doivent régénérer le monde. Mais vous, vous ne croyez en rien ; et vous disparaîtrez, comme vous allez maintenant disparaître à mes yeux !
Il fit de la main un geste de menace, et avant que je pusse lui répondre, la voiture se mit en mouvement, et le laissa là ; le paysage gris, froid et dénudé remplaça son visage dans le cadre de la portière. Le jour commençait à tomber ; une lieue encore nous séparait de Villeraugues. J’étais bien aise de sentir rouler la voiture, et de me voir délivré de lui ; mais surtout mon cœur se délectait, parce que j’avais en face de moi Denise, et que je l’aimais. Les sombres regards que me jetait de son coin la marquise, ne me troublaient guère ; et cependant le souvenir de cet homme que j’avais abandonné me hantait : ses paroles bourdonnaient dans mon crâne, et m’accablaient de sinistres pressentiments. « Condamné ! condamné ! » Il n’avait pas prononcé le mot en vain. Je ne pouvais plus douter de son éloquence. Je ne pouvais plus ignorer pourquoi on l’appelait le boutefeu de Nîmes. Le souffle ardent de la cité méridionale s’exhalait de lui ; la passion de luttes vieilles comme le monde s’exprimait par sa voix. Mélancoliquement je méditai sur ce qu’il avait dit, et me rappelai les paroles analogues prononcées par l’abbé Benoît, et voire par de Géol ; si bien que je restai pensif dans mon coin de berline, cahoté parmi le crépuscule, jusqu’au moment où nous fîmes halte dans la rue du village.
J’offris à Mme de Saint-Alais mon bras pour descendre.
— Non, monsieur, dit-elle, me repoussant avec irritation ; je ne veux plus vous toucher.
Elle avait, je crois, l’intention de se chambrer avec sa fille, et de me laisser souper seul. Mais l’auberge ne possédait qu’une grande pièce servant de salle à manger, de cuisine et de tout ; et quant à la petite alcôve voilée par un rideau crasseux où les dames se retiraient pour dormir, il n’y avait guère possibilité d’y manger. Cette auberge était, en fait, la plus mauvaise où je fusse jamais descendu : comme servante, une souillon qui sentait l’écurie ; comme société, trois laboureurs ; la terre battue en guise de parquet ; pas de vitres aux fenêtres. Accoutumée à voyager, et soutenue par sa colère, la marquise prenait le tout avec une aisance de grande dame ; mais Denise, fraîche émoulue de son couvent, s’effarouchait des éclats de voix et des jurons qui se croisaient autour d’elle, et se ramassait, pâle et craintive, sur son escabeau.
Cent fois je me vis sur le point d’intervenir pour lui épargner ces outrages ; mais ses yeux, quand ils m’accordaient la joie de chercher timidement les miens pour un instant, semblaient me prier de n’en rien faire. Ces hommes, d’ailleurs, comme le prouvaient leurs tirades ineptes, étaient des délégués de Castres, qui dès le premier mot se seraient écriés : « Aux aristocrates ! » Je me tins donc tranquille, et je fis bien, sans doute ; mais l’arrivée de Géol lui-même eût été une diversion bien accueillie.
J’ai dit que la marquise ne faisait guère attention à eux ; mais je m’aperçus bientôt du contraire. Quand nous eûmes soupé, alors que le tapage atteignait son paroxysme, elle s’en vint me trouver dans le coin où je m’étais réfugié, et chargeant sa voix de toute la colère et du dégoût que ses traits déguisaient si bien, elle me cria dans l’oreille qu’il nous fallait partir dès l’aube.