Je les suivis du regard ; et en le voyant à cette heure séparément, pour ainsi dire, et isolé dans ce lugubre paysage, voyant en lui un homme seul et en danger, je fus pris de compassion. Un moment de plus, et je revenais peut-être sur ma décision ; mais un doigt se posa sur ma manche, je sursautai, et me retournant vis Denise qui avançait vers moi son visage inquiet.
— Monsieur, chuchota-t-elle en hâte.
Elle ne put continuer, car je saisis sa main et la pressai avidement sur mes lèvres.
— Non, monsieur, non, pas cela, murmura-t-elle (et elle retira sa main, tout en devenant cramoisie, mais sans détourner du mien son regard loyal). Pas maintenant. Je dois vous parler, vous prévenir, vous dire…
— Et moi, mademoiselle, m’écriai-je sur le même ton assourdi, je veux vous bénir, vous remercier…
— Je dois vous prier de prendre garde à vous, appuya-t-elle, en hochant la tête avec vivacité, pour m’imposer silence. Faites attention ! On va vous tendre un piège ! Ma mère ne voudrait pas vous nuire, bien qu’elle soit en colère ; mais cet homme est aux abois, et l’heure est dangereuse. Prenez donc garde, monsieur…
— N’ayez pas peur, répondis-je.
— Oh ! si fait, j’ai peur, reprit-elle.
Mais la manière dont elle dit cela, en me regardant puis détournant les yeux comme un oiseau effarouché, me combla de joie ; et, bien que la marquise revînt à ce moment, et que nous n’échangeâmes plus un mot ni même un regard, et fûmes forcés de nous rejeter dans nos coins et de simuler l’indifférence, cette joie fut si forte que je me sentis un autre homme. J’en laissai peut-être voir quelque chose, car la marquise, en arrivant à la portière, me lança un regard de soupçon et presque de haine, qu’elle reporta ensuite sur sa fille. Néanmoins les seules paroles prononcées le furent par Froment qui s’approcha de la portière et la referma, quand elle fut montée. Il me tira son chapeau.
— Monsieur le vicomte, dit-il, avec un peu d’amertume, si un chien venait à ma porte comme je suis venu à vous aujourd’hui, je le laisserais entrer.