Il me regarda, et leva les bras au ciel d’un air découragé.
— Mon Dieu ! s’écria-t-il, je ne sais plus ce que je voudrais. Nous périssons par ces vilains. Comme si Dieu les avait faits pour autre chose que travailler et labourer ; comme si l’on pouvait supprimer les pauvres ! Si vous n’aviez jamais frayé avec eux, monsieur…
— Tais-toi, maraud, dis-je avec sévérité. Tu n’y entends rien. Va-t’en plutôt en bas, et tâche une autre fois d’être plus circonspect. Tu parles de vilains et de pauvres ! Qu’es-tu donc, toi ?
— Moi, monsieur ! s’écria-t-il, avec stupéfaction.
— Oui… toi !
Il me considéra une minute d’un air effaré. Puis, lent et résigné, il hocha la tête et sortit. Il me croyait devenu fou.
Je ne m’en allai pas tout de suite après son départ. Je me figurais que vraisemblablement, si je me montrais en public avant la réunion de l’Assemblée, je serais provoqué et forcé de me battre. J’attendis donc que l’heure de l’ouverture fût passée ; j’attendis dans ma triste chambre d’auberge, en proie aux affres de l’isolement. Je pensais tantôt à Louis de Saint-Alais, qui m’avait laissé partir sans prononcer un seul mot en ma faveur, tantôt à l’incohérence humaine ; car dans une partie des provinces, la moitié de la noblesse avait ma façon de voir. Je songeai aussi à Saux ; et je ne dirai pas que je n’éprouvai aucune tentation de suivre l’avis qu’André m’avait donné, savoir : de me retirer tranquillement là-bas au château, et un peu plus tard, lorsque les esprits seraient calmés, d’affirmer hautement ma bravoure. Mais une certaine opiniâtreté que je tenais de mon père et qui provenait, selon certains, de la souche anglaise de ma lignée, conspirait avec le ressentiment à me maintenir dans la voie que je m’étais tracée. A dix heures un quart, donc, lorsque je crus que tous les membres de l’Assemblée m’y avaient précédé jusqu’au dernier, je descendis, les joues chaudes, mais le regard plutôt assuré : et comme Gilles et André m’attendaient à la porte, je leur ordonnai de me suivre jusqu’au Chapitre voisin de la cathédrale, où avaient lieu les séances.
J’ai su plus tard que si je m’étais servi de mes yeux, j’aurais remarqué l’agitation qui régnait en ville, la foule dense mais silencieuse qui encombrait la place et toutes les rues avoisinantes ; l’atmosphère d’expectative, les boutiques fermées, l’arrêt des affaires, les groupes chuchotant sous les porches ou dans les culs-de-sac. Mais j’étais absorbé en moi-même, tel celui qui marche à une entreprise désespérée, et de toutes ces circonstances une seule me frappa : comme je traversais la place, un homme s’écria : « Dieu vous bénisse, monsieur ! » et un autre : « Vive Saux ! » Sur quoi une bonne douzaine d’autres me tirèrent leurs bonnets. Ce fut là ma seule remarque, toute machinale, d’ailleurs. Un instant après je me trouvais dans le passage qui mène au Chapitre en longeant le mur de la cathédrale, et une foule de clercs et de valets, qui l’obstruaient quasi dans toute sa largeur, se rangeaient sur mon passage, non sans manifester leur étonnement et leur curiosité.
Me frayant un chemin parmi eux, je pénétrai dans le vestibule, que maintenaient libre deux ou trois huissiers. En passant ainsi du soleil à l’ombre, de la vie, de l’air et de la lumière qui régnaient au dehors, au silence paisible de cette salle voûtée, le contraste fut tel qu’un frisson me pénétra jusqu’au cœur. Dans cette pénombre et ce calme, l’importance de la démarche que j’allais faire, la folie du cartel que j’étais prêt à lancer à la face de mes pairs, m’apparurent dans leur plénitude ; et si mon âme n’eût été bandée à l’extrême par mon tenace ressentiment, je me serais empressé de tourner les talons. Mais déjà mes pas retentissaient sur les dalles sonores, et je n’avais plus le droit de reculer. Le bourdonnement d’une voix monotone me parvint de la salle des séances, à travers la porte close ; et je me dirigeai vers cette porte, les mâchoires contractées, m’apprêtant à me conduire en homme, quoi qu’il dût arriver.
Un instant de plus, et j’allais entrer. Ma main touchait déjà la poignée de la serrure, lorsqu’un homme, assis dans l’ombre sur un banc au-dessous de la fenêtre, bondit et s’élança pour me retenir. Je reconnus Louis de Saint-Alais. Sans me laisser le temps d’ouvrir la porte, il s’interposa entre moi et les battants auxquels il s’adossa.