— Où est-elle ? demandai-je d’une voix rauque.
L’abbé Benoît fit un signe négatif.
— Vous devez le savoir ! m’écriai-je, car indéniablement il le savait. Vous devez le savoir !
— Je le sais, répondit-il lentement, les yeux attachés sur les miens. Mais je ne puis vous le révéler. Je ne le pourrais pas, fût-ce pour vous sauver la vie, monsieur le vicomte. Je l’ai appris en confession.
Je le regardai fixement, désemparé. Sa réponse, plus qu’aucune autre, abattit mon courage. Je le savais : contre cette porte d’airain, cette porte massive et sans serrure, je pouvais frapper du poing et exercer ma fureur sans résultat jusqu’à la fin des siècles. A la fin cependant je m’écriai :
— Mais alors, pourquoi, pourquoi donc m’en avez-vous dit autant ? Pourquoi m’avoir dit quelque chose ?
Et j’éclatai d’un rire amer.
— Parce que je voulais vous faire quitter Nîmes, répondit affectueusement l’abbé Benoît, en posant la main sur mon bras, avec un regard significatif. Mlle Denise est fiancée, et hors de votre portée. Dans quelques heures, à tout le moins dès que les élections auront lieu, il va se produire ici un soulèvement. Je vous connais, et je sais que vos sympathies n’iront à aucun des deux partis. Pourquoi donc rester, monsieur le vicomte ?
— Parce que, dis-je, si vivement que sa main retomba de mon bras comme si je l’avais frappé ; parce que tant que Mlle Denise ne sera pas mariée, je la suivrai, fût-ce à Turin. Parce que M. Froment à tort de mêler les choses de l’amour à celles de la guerre, et que mes sympathies sont à présent d’un côté, et que ce côté n’est pas le sien ! Oh non ! ce n’est pas le sien !… Pourquoi ? me demandez-vous. Parce que vous ne pouvez pas parler ; mais il y en a d’autres qui le peuvent, et je vais aller les trouver !
Et sans écouter sa réponse ni ses protestations, malgré ses appels et ses efforts pour me retenir, j’attrapai mon chapeau et m’élançai dans l’escalier. Une fois hors de la maison et dans la rue, je pris mes jambes à mon cou et regagnai le quartier de la ville d’où j’étais parti. Les rues que je traversai étaient encore encombrées, mais le désordre s’y atténuait, comme si la procession que j’avais suivie eût laissé derrière elle un sillage de recueillement. A plusieurs reprises je vis des soldats en patrouille, qui exhortaient le peuple au calme, et à chaque pas des groupes inquiétants de citoyens qui chuchotaient et me lançaient au passage des regards soupçonneux. Sur dix individus mâles il y avait un moine, dominicain ou capucin, et malgré ma préoccupation exclusive de retrouver M. de Géol et Buton, pour leur demander ce qu’ils savaient, comme ennemis de Froment, de ses plans et de ses forces, je m’aperçus qu’il régnait par la ville une atmosphère insolite : si je voulais faire quelque chose avant que la convulsion ne se déchaînât, il me fallait agir sans retard.