Je fus assez heureux pour rencontrer M. de Géol et Buton à leur auberge. Le premier, que je n’avais pas revu depuis notre arrivée, et qui était probablement édifié sur la cause de ma disparition soudaine, m’accueillit les sourcils froncés, avec un air sarcastique ; mais quand je lui eus posé une ou deux questions, il s’aperçut que je parlais sérieusement, et changea d’attitude.
— Mettez-le donc au courant, fit-il, en adressant un signe de tête à Buton.
Je m’aperçus alors de leur surexcitation, qu’ils cherchaient en vain à dissimuler.
— Que se passe-t-il ? demandai-je.
— Il se passe, répondit le forgeron avec vivacité, que le parti de M. Froment s’est soulevé hier en Avignon. Prématurément. Et il a été écrasé, avec de lourdes pertes. Nous venons d’en recevoir la nouvelle. Cela peut précipiter les choses.
— J’ai vu des soldats dans les rues, dis-je.
— En effet, les calvinistes ont réclamé leur protection. Mais ces soldats et leurs patrouilles ne sont que de la farce, fit de Géol avec un sombre sourire. Le régiment de Guyenne est patriote et disposé à nous donner une aide qui serait efficace, mais ses officiers le retiennent dans les casernes ; le maire et la municipalité sont rouges, et quoi qu’il advienne, ils ne hisseront pas le signal d’alarme qui ferait sortir la troupe. Les cabarets catholiques regorgent d’individus en armes ; et bref, mon cher, si Froment réussit à s’emparer de la ville et à en rester maître durant trois jours, M. d’Artois, gouverneur de Montpellier, nous arrivera ici avec sa garnison, et…
— Et ?
— Et ce qui était une émeute deviendra une insurrection, reprit-il d’une voix éclatante. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et il n’habite pas que des brebis dans les monts Cévennes !
Comme il achevait ces mots, un homme entra précipitamment, nous regarda, et lui fit un geste d’intelligence.