— Excusez-moi, dit vivement M. de Géol.

Et tout en lui parlant à voix basse, il entraîna l’homme hors de la pièce. Buton le suivit de près. Je restai seul.

Je croyais les voir revenir, et je les attendis avec impatience ; mais plusieurs minutes s’écoulèrent, et ils ne réapparurent point. A la longue, fatigué d’attendre, et inquiet de ce qui se préparait, je passai dans la cour de l’auberge, et de là dans la rue. Je ne les y trouvai pas ; mais rassemblés devant la porte je vis un groupe de domestiques et autres gens de la maison. Tous restaient silencieux, aux écoutes, et quand je m’approchai, l’un d’eux me lança un coup d’œil hargneux, et me fit signe de me tenir tranquille.

Je n’eus pas le temps de le questionner : un coup de feu lointain éclata, qui me fit battre le cœur, puis un second, et un troisième. Un bruit sourd leur succéda, la clameur d’une foule, peut-être, ou le roulement d’un lourd chariot ; puis une nouvelle série de détonations, nettes et sèches. Nous écoutions toujours. Alors, comme le dernier rayon du rouge soleil couchant s’effaçait sur les larmiers du toit, une cloche se mit à tinter, par coups précipités ; et un homme, débouchant du coin le plus proche, s’élança vers nous.

Mais le patron de l’Écu ne l’attendit pas.

— Rentrez vite tous ! cria-t-il à son monde, et fermez la grande porte ! Toi, Pierre, barre les contrevents. Et vous, monsieur, poursuivit-il en hâte, s’adressant à moi, vous ferez bien de rentrer avec nous. La ville se soulève, et il ne fait pas bon au dehors pour les étrangers.

Mais je m’éloignais déjà dans la rue. Je croisai le fuyard, qui me cria en passant que l’émeute arrivait. Je croisai un cheval sans cavalier, fou d’épouvante, qui descendait la chaussée au galop : il fit un écart pour m’éviter, et faillit tomber sur les dalles glissantes. Mais je ne m’occupai ni de l’un ni de l’autre. Je continuai à courir ; tant et si bien qu’à deux cents pas devant moi j’aperçus un nuage de poussière et de fumée, à travers lequel on distinguait de dos une rangée de soldats qui battaient en retraite, refoulés lentement par la poussée d’une foule compacte. Au bout d’un instant, ils furent débordés et engloutis dans la foule, qui força le barrage, en poussant des clameurs de triomphe.

J’eus l’esprit de voir l’impossibilité de me frayer un chemin au travers de cette foule ; et je plongeai dans une venelle latérale, étroite et enténébrée par la large saillie des larmiers qui cachaient presque le pâle ciel crépusculaire. Cette venelle me conduisit à une petite rue pleine de femmes qui d’un air terrifié prêtaient l’oreille au tumulte. En hâte je traversai leurs rangs, et lorsque je me jugeai parvenu assez loin pour prendre l’émeute à revers, j’avisai une ruelle qui me sembla mener dans la direction du gîte de l’abbé Benoît. Par bonheur, la foule n’occupait que les grandes artères, les rues latérales étaient relativement désertes, et j’atteignis sans encombre la petite place voisine de la porte.

C’était là que la troupe avait dû commencer d’attaquer, ou tout proche, car un mousquet rompu en deux gisait sur le pavé, et des faces blêmes, aux fenêtres des étages supérieurs, me suivirent des yeux, en un silence étrangement hagard, tandis que je traversais la place. Mais je ne rencontrai personne, et arrivai enfin à la porte de la maison où demeurait l’abbé Benoît. Je m’engageai dans l’escalier.

Au dehors il restait un peu de lumière, mais dans l’intérieur il faisait obscur, et je n’avais pas gravi deux marches que je trébuchai et tombai la tête la première sur un objet qui me barrait le passage. Ma chute fut rude, et je me relevai en geignant ; mais je cessai de geindre et demeurai sans souffle, lorsque dans le demi-jour de l’entrée je vis l’objet sur quoi j’avais buté. C’était le corps d’un homme.