L’homme était un moine, vêtu de la robe blanche et noire de son ordre ; et il était mort. Il me fallut un moment pour surmonter l’horreur de cette découverte, mais quand j’y eus réussi, je n’eus pas de peine à comprendre comment le corps se trouvait là. L’homme avait dû recevoir une balle dans la rue au début de l’émeute, si même il n’avait des premiers attaqué la patrouille ; et l’on avait traîné son corps sous cette voûte, tandis que son parti courait à la vengeance.
Je me penchai pour rabattre pieusement la cagoule que mon pied avait dérangée ; puis, comme ce n’était pas l’heure des sentiments, je m’éloignai de lui, et m’élançai dans l’escalier… Hélas ! quand j’arrivai à la chambre de l’abbé Benoît, elle était vide !
Indécis sur la conduite à tenir, je restai là une minute dans le jour tombant. Que pouvais-je faire ?… Presque à mon insu, je me dirigeai vers la fenêtre, et regardai au dehors. Dans la muraille nue et quasi aveugle que j’avais sous les yeux de l’autre côté de la cour, se trouvait une fenêtre au même niveau que la mienne, mais un peu de côté. Soudain, comme je fixais vaguement la muraille dans cette direction, une vive clarté jaillit de la fenêtre. On venait d’allumer une lampe dans la chambre ; et profilées en noir sur le fond lumineux apparurent la tête et les épaules d’une femme.
Je faillis crier son nom : c’était Denise !
Avant que j’eusse repris ma respiration, elle quitta la fenêtre, un rideau se tira, et tout fut sombre. Il ne resta plus que les grandes lignes de la croisée, qui s’évanouirent bientôt dans l’obscurité ; cela seul, et la morne cour pareille à un puits, qui me séparait d’elle.
Je m’accoudai un moment sur l’appui, le cœur bondissant. Les idées se succédaient en moi avec une rapidité fantastique. Elle était là, dans la maison d’en face ! La rencontre me parut merveilleuse, inexplicable. Puis je songeai que la maison était toute proche de la vieille porte que j’avais vue de la rue ; et ne m’avait-on pas dit que Froment habitait la Porte d’Auguste ?
Nul doute : il tenait la jeune fille en son pouvoir dans cette maison accolée à la porte et ne faisant qu’un avec elle. Je me penchai un peu plus, tant pour rafraîchir mon visage en feu que pour mieux voir. Parcourant avidement du regard la morne façade, je suivis la rangée de meurtrières qui marquaient le trajet de l’escalier. Je la suivis jusqu’au bas : elle se terminait à côté du porche surmonté d’une statuette, où j’avais vu entrer deux hommes.
On se battait toujours par la ville. J’entendais les sourds déchirements de la lointaine fusillade, et le tocsin des cloches ; et de temps à autre une bouffée tumultueuse de cris et de hurlements passait dans l’air du soir. Mais je ne quittais pas des yeux le porche inférieur, et il finit par me venir une idée. Cette fois je suivis en remontant la file des meurtrières — on ne les distinguait presque plus dans la nuit de la cour — et je notai avec soin la position de la fenêtre où Denise s’était montrée. Puis je me détournai, traversai la chambre, et descendis l’escalier.
Je manquais de lumière, et il me fallut tâtonner d’une main le long du mur ; mais je savais où se trouvait le cadavre du moine, et je le franchis sans difficulté. Arrivé à la porte, j’y passai la tête et regardai au dehors.
Deux hommes, tout justement, traversaient d’un pas rapide la petite place : avant d’arriver à la porte, ils s’enfoncèrent dans une entrée sur la droite, et disparurent. Par-dessus le toit de la plus haute maison, qui me dominait de sa sombre masse, vacillait une vague lueur rougeâtre. J’entendis des voix qui provenaient, me sembla-t-il, de la tour surmontant la porte ; et, là aussi, je crus voir un personnage se silhouetter sur le ciel. A part cela, tout était calme dans les environs, et je rentrai à l’intérieur.