— Descendez ! descendez ! s’écria-t-il en colère, et laissez-moi passer. Vous êtes un fameux messager !… Attendez-moi là, je vais chercher une autre lumière.
Il se faufila entre le mur et moi, et me laissa planté à l’endroit même que j’aurais choisi, dans l’angle de la porte que nous venions de dépasser. Il n’avait pas descendu six marches que je posais le doigt sur le loquet. O bonheur ! la porte que je m’attendais à trouver fermée, céda sous mon genou. Je la franchis, et la refermai derrière moi. Puis tournant à droite, toujours dans l’obscurité, je m’avançai à tâtons le long du mur. C’était, je le savais, le mur extérieur, et devant moi je distinguais vaguement la clarté d’une fenêtre. En cet instant, qui allait être celui de l’épreuve décisive, je recouvrai tout mon sang-froid. Je comptai dix pas, et arrivai, selon mes prévisions, à la fenêtre. Dix pas plus loin, je trouvai mon chemin barré par une porte. Ici devait être la chambre, — la dernière de ce côté. Tout en prêtant l’oreille aux premiers bruits de poursuite ou d’alerte, je cherchai à tâtons le loquet, le trouvai, et le fis jouer. De nouveau la chance me favorisa : la porte céda sous ma poussée ; mais au lieu de lumière je ne trouvai que l’obscurité, comme devant : j’en compris la raison, lorsque je me heurtai avec une certaine violence contre une deuxième porte.
Un cri étouffé d’intonation féminine s’éleva par derrière, et quelqu’un demanda vivement :
— Qui est là ?
Au lieu de répondre, je cherchai le loquet, je le trouvai, et la porte s’ouvrit. La lumière qui s’en échappa m’éblouit quelques secondes, mais tout en clignant des yeux sur le seuil, j’aperçus sous la lampe deux jeunes femmes aux abois, l’une derrière l’autre, et dont la plus proche était Denise.
Avec un cri de joie je fis un pas vers elle ; elle recula, l’horreur peinte sur son visage.
— Que voulez-vous ? bégaya-t-elle. Vous faites erreur, monsieur. Nous…
Je m’avisai alors de mon accoutrement, et que je tenais toujours mon canon de mousquet. Je rabattis la cagoule, découvrant mon visage, et tout aussitôt — la surprise fut des plus délicieuses, car je n’avais pas revu Denise depuis notre vis-à-vis de la voiture, et c’est à peine si alors nous avions échangé quatre mots — tout aussitôt elle fut dans mes bras, sanglotant la tête cachée sur ma poitrine, et ses cheveux sous mes lèvres.
— On m’avait dit que vous étiez mort ! s’écria-t-elle.
Je compris tout. Je la serrai contre moi, de plus en plus étroitement, et lui dis… Mais Dieu sait ce que je lui dis ! Et pour un moment elle ne résista pas, et nous oubliâmes tout le reste, le danger actuel, le sombre avenir, et jusqu’à la femme qui se trouvait là. Naguère, on nous destinait l’un à l’autre, mais cela ne comptait pas pour nous, tandis qu’à présent, mes lèvres sur les siennes, et ses bras autour de mon cou, je compris que c’était pour toujours, et que la mort seule pourrait nous désunir.