— Monsieur Froment…! murmurai-je.

Mais il me fut impossible d’ajouter un mot.

— Inutile de faire des phrases, dit-il majestueusement.

— Êtes-vous bien certain… que vous savez tout ? balbutiai-je.

— Je suis certain qu’elle vous aime, et qu’elle ne m’aime pas, répliqua-t-il, en fronçant la lèvre et d’une voix où vibrait le dépit. En dehors de cela, je ne suis certain que d’une chose.

— Laquelle ?

— C’est que d’ici vingt-quatre heures le sang va couler à flots dans toutes les rues de Nîmes, et que le bourgeois Froment sera le baron Froment… ou qu’il n’existera plus ! Dans le premier cas, nous causerons. Dans le second (et il haussa les épaules d’une façon tant soit peu théâtrale), cela n’a plus d’importance.

Là-dessus il se mit à gravir les marches, et je le suivis. Au haut de l’escalier, il prit le corridor supérieur, puis l’escalier extérieur, où j’avais faussé compagnie à mon guide ; et enfin sur le toit, une courte échelle de bois menant jusque sur les plombs d’une tour. De là, nous dominions, étalé confusément sous nos pieds, tout le ténébreux chaos de Nîmes, ici offrant à l’imagination un amas de formes titanesques, et là un fouillis de rouges lueurs et d’ombres qui se découpaient en noir sur la clarté de l’église en feu. En trois points différents j’aperçus des falots piquetant le ciel comme des étoiles : l’un sur le couronnement des Arènes, un autre plus loin sur le clocher d’une église, le troisième sur une tour, en dehors des remparts. Mais la plus grande partie de la ville était à cette heure plongée dans le sommeil. L’émeute avait expiré, les cloches se taisaient ; la brise de la mer, chargée de sel, rafraîchissait nos fronts.

Sur les plombs une douzaine de personnages enveloppés de manteaux contemplaient pensivement le panorama, ou bien marchaient de long en large, tout en causant ; mais l’obscurité m’empêcha d’en reconnaître un seul. Après avoir reçu deux ou trois messages, Froment s’éloigna jusqu’à l’extrême bord de la tour qui donnait sur la campagne, et s’y promena seul, la tête basse, les mains derrière le dos. Il y avait là-dedans, j’imagine, plutôt un désir de sauvegarder sa dignité qu’un réel besoin de solitude. Mais les autres respectèrent ses volontés ; et, suivant leur exemple, je m’assis dans un des créneaux, d’où l’on apercevait l’incendie, alors sur son déclin.

J’ignore quelles étaient les pensées des autres. Un mot entendu par hasard m’apprit que Louis de Saint-Alais commandait aux Arènes, et que M. le marquis attendait seulement que le succès fût assuré pour partir à Sommières, dont le gouverneur avait promis un régiment de cavalerie au cas où Froment pourrait triompher sans son aide. La combinaison me parut des plus singulières ; mais les Émigrés, par crainte de compromettre le roi, et mis en garde par le sort de Favras, — lequel, abandonné des siens, avait été fusillé quelques mois plus tôt à la suite d’une conspiration analogue, — n’avaient guère que de la timidité. Et si ceux qui m’entouraient en ressentaient de l’indignation, ils n’eurent garde de l’exprimer.