La plupart néanmoins se taisaient, sauf lorsqu’un mouvement dans la ville, ou un appel au secours, leur arrachaient quelques paroles vives. Quant à moi, mes pensées n’avaient rien à voir avec cette lutte où les deux partis s’observaient l’un l’autre en attendant le jour : je ne m’occupais ni du lendemain, ni de Denise, mais bien de Froment lui-même. Si le but de cet homme avait été de faire impression sur moi, il l’avait atteint. Assis là dans les ténèbres, je sentais peser sur moi son influence ; j’étais ému par la crise comme lui et parce que lui-même l’était. Je vibrais de cette angoisse qui saisit le joueur à son dernier enjeu, du seul fait qu’il avait jeté les dés. Je me trouvais avec lui sur un même pinacle vertigineux, et à l’idée du menaçant avenir, je tremblais pour lui et avec lui. Mon regard se détournait des autres, et cherchait instinctivement sa haute taille dans l’ombre où il se promenait solitaire. Sans la moindre volonté de ma part je lui rendais l’hommage dû à celui qui se tient sur la brèche, impassible, et maître de soi devant la mort qui le guette.
Vers minuit eut lieu un mouvement général de descente. Je n’avais rien absorbé depuis douze heures, et j’avais beaucoup agi ; nonobstant la situation ambiguë où je me trouvais, la faim m’incitait à faire comme les autres. Je me mêlai donc à eux, et me trouvai une minute plus tard sur le seuil d’une pièce oblongue, brillamment éclairée par des lampadaires, et garnie de tables apprêtées pour une soixantaine de convives. Par une trouée de la foule masculine, il me sembla entrevoir dans un coup d’œil, à l’autre bout de la salle, des femmes, des bijoux, des regards étincelants, et un battement d’éventail : vision bien propre à augmenter l’effet ahurissant du contraste au sortir de l’obscurité des plombs balayés par le vent ! Mais je n’eus guère le loisir de la réflexion. Je m’étais à peine avancé de quelques pas dans la salle, lorsque la presse qui me dérobait l’autre bout acheva de se dissiper, à mesure que chacun prenait son siège, parmi le bourdonnement des conversations. Au bout d’une minute mes regards avides se fixaient sans contrainte sur Denise, — pâle et languissante, l’air navré, — placée auprès de sa mère au haut bout de la table, comme une statue de la désolation. Elles avaient auprès d’elles Mme Catinot, deux ou trois dames et un nombre égal de gentilshommes.
Soit par une attraction sympathique, soit simple effet du hasard, elle ne tarda pas à jeter les yeux sur moi, et se leva toute droite en poussant une exclamation étouffée. Il n’en fallut pas plus : Mme de Saint-Alais me regarda, et elle poussa également un cri. En un clin d’œil, tandis qu’une faible partie des convives intermédiaires causaient encore sans s’apercevoir de rien, et que les domestiques circulaient à pas feutrés, tous les yeux se levèrent sur moi, à l’autre bout de la table, et me prirent pour point de mire. Juste à ce moment, par malheur, M. de Saint-Alais, un peu en retard, entrait : il ne manqua point de me voir, lui aussi. Un juron éclata derrière moi, mais je ne m’occupais que de l’autre bout de la table et de Denise, et ce fut seulement lorsqu’il posa la main sur mon bras que je me retournai tout d’une pièce et que je l’aperçus.
— Monsieur ! s’écria-t-il, avec un nouveau juron (il étouffait presque de rage et de surprise). C’en est trop.
Je le regardai en silence. La situation était inextricable, et je m’y perdais.
— Comment se fait-il que je vous retrouve ici ? reprit-il avec fureur et d’un ton qui acheva d’attirer sur moi tous les regards.
Il était blême de colère. Il m’avait laissé prisonnier et me retrouvait son hôte.
— Je n’en sais rien moi-même, fis-je. Mais…
— Je le sais, moi, prononça quelqu’un, dans le dos de M. de Saint-Alais. Si vous tenez à le savoir, marquis, c’est sur mon invitation que M. de Saux est ici.
C’était Froment, qui venait tout juste d’arriver. Saint-Alais se retourna, comme si on l’eût poignardé.