— En ce cas, c’est moi qui ne suis pas à ma place ici ! exclama-t-il.

— Comme il vous plaira, dit Froment avec calme.

— Mais il ne me plaît pas ! riposta le marquis, lui jetant un regard de dédain, et d’une voix qui emplit la salle. Il ne me plaît pas !

En l’entendant, et me voyant, sous les lumières, le centre de tous les regards, je pouvais me croire de nouveau dans le salon de Saint-Alais, lors du vain serment des épées ; comme si les trois quarts d’un an ne s’étaient pas écoulés depuis le début de la révolution. Mais la voix de Froment me tira de cette rêverie.

— Fort bien, dit-il gravement. Il me semble, toutefois, que vous oubliez…

— C’est vous qui oubliez, s’écria Saint-Alais avec emportement. Ou vous ne comprenez pas, ou vous ignorez, que ce gentilhomme…

— Je n’oublie rien ! répliqua Froment, dont le visage s’assombrit. Rien, si ce n’est que nous faisons attendre nos hôtes. Moins que tout, j’oublie les services, monsieur, que vous m’avez jusqu’ici rendus. Mais, monsieur le marquis, reprit-il avec dignité, c’est mon tour de commander ce soir, et c’est à moi de prendre des mesures. Je les ai prises, et je dois vous prier de vous y soumettre. Je sais que vous ne me ferez pas défaut en cette extrémité. Je sais, et ces gentilshommes savent, qu’en cas de malheur vous me secourriez ; mais je crois aussi que, tout allant bien, comme c’est le cas, vous ne me susciterez pas d’obstacles inutiles. Allons, monsieur ; ce gentilhomme ne refusera pas de s’asseoir à cette place. Et nous serons tous les invités de madame votre mère. Faites-moi ce plaisir.

La face de Saint-Alais était sombre comme la nuit, mais l’autre était un homme, et il usait d’un ton courtois mais énergique. Avec une nonchalance hautaine, M. le marquis céda — pour la première fois de sa vie, je pense — et je l’accompagnai jusqu’au haut bout de la table. Resté seul, je m’assis à la première place venue, sous les regards scandalisés de mes voisins. Mais plus qu’eux encore, j’étais scandalisé par ce festin étrange, à l’heure où Nîmes veillait, par cette joyeuse médianoche, à l’heure où les morts gisaient encore dans les rues, où l’air frémissait, où la nuit entière se taisait, dans l’attente de ce qui allait survenir.

CHAPITRE XXIII
LA CRISE

Quand l’aube grise, à laquelle tant d’hommes aspiraient, se leva lentement sur la cité en éveil, elle trouva sur les plombs de la tour de Froment des visages pâles, sinon des cœurs défaillants. Cette heure, où toute la nature manque de couleur, où toutes choses, le ciel excepté, paraissent ternes et grises, met le courage d’un homme à une rude épreuve, tout comme le vent froid qui l’accompagne s’acharne sur son corps. Les yeux qui une heure auparavant pétillaient de la gaieté du vin — car nous nous étions attardés à boire au roi, à l’Église, à la cocarde rouge et à M. d’Artois — devinrent pensifs ; les hommes qui, un peu plus tôt, montraient des visages vermeils, frissonnèrent en sondant la brume, et s’enveloppèrent plus étroitement de leurs manteaux. S’il en était un parmi eux qui considérât l’issue de la journée avec une entière égalité d’âme, ce phénix ne s’offrit point à mes regards.