— Je ne me sens pas bien aujourd’hui, soupira-t-elle, au bout d’un moment, avec un effort douloureux pour se ressaisir. Et je n’arrive pas à être joyeuse comme je le devrais. Mademoiselle, allez rejoindre M. le vicomte, et dites-lui quelques gentillesses pour distraire son attente… Mais vous rêvez, monsieur le vicomte ! Dans mon jeune temps, les fiancés avaient coutume d’embrasser leur promise en ces occasions-là. Fi, monsieur, vous devriez rougir de votre indifférence ! Vous m’avez tout l’air d’un triste amoureux !
Denise se leva, et sous les regards de tous s’approcha de moi à pas lents ; mais de ses lèvres pâles il ne sortit aucun son, et elle ne leva pas ses yeux vers les miens. Elle resta inerte lorsque suivant l’autorisation de sa mère je me penchai vers elle et mis un baiser sur sa joue froide : cette joue ne s’échauffa point, ces yeux ne s’illuminèrent point. Cependant j’eus lieu d’être satisfait, plus que satisfait, même ; car en me penchant sur elle je sentis ses mains, — ces mignonnes mains que j’aspirais à retenir dans les miennes pour l’abriter et la protéger, — je les sentis agripper solidement le revers de mon habit, comme les enfants se pendent au cou de leur mère. Devant tous, je lui passai mon bras autour de la taille, et nous restâmes enlacés au pied du lit de Mme de Saint-Alais, qui nous considérait.
— Pauvre petite souris ! fit-elle avec un rire gracieux. Elle est encore timide. Soyez bon pour elle, mon gendre, car c’est un morceau délicat, et… Je ne me sens pas bien, pas bien du tout ! redit-elle, s’interrompant soudain.
Et elle se souleva sur sa couche, en portant avec difficulté une main à son front.
— Je ne… Qu’est-ce que j’ai ? reprit-elle, et son visage blêmit à vue d’œil, et ses traits se décomposèrent, tandis que ses yeux révélaient un effroi soudain. Qu’est-ce qui me prend ? Allez chercher… Quelqu’un, vite, le docteur ! Et aussi Victor.
Denise s’échappa de mes bras, pour voler à son chevet. Je restai là, jusqu’au moment où le médecin me toucha l’épaule.
— Allez ! me souffla-t-il. Allez. Laissez-la avec les femmes. La fin est proche.
Ce fut ainsi que Mme de Saint-Alais m’accorda enfin Denise ; ce fut ainsi que s’accomplit notre mariage, qu’elle avait depuis tant d’années projeté avec mon père.
La marquise mourut le lendemain matin, ce qui lui épargna non seulement les maux à venir, mais ceux du présent, qui mugissaient en tourbillons par les rues de Nîmes autour du cadavre non enterré de son fils. Elle mourut sans s’éveiller du délire qui suivit sa blessure. J’entrai pour la voir couchée sur son lit de mort. Elle paraissait dormir, et dans la paix recueillie de la chapelle ardente je songeai avec respect au changement produit par une année, une brève année, qui venait à la fin de cinquante ans de prospérité. Il me parut déplorable, tandis que je me penchais pour baiser sa main cireuse, bien déplorable ; mais aujourd’hui, instruit de ce que l’avenir lui réservait, je la juge heureuse, quand je me rappelle les vingt années d’exil et d’espoirs trompés qui devaient être le lot de tant de ses amis, de tant de ceux qui avaient fait l’ornement de ses salons, à Saint-Alais et à Cahors. Doués d’énergie aussi bien que d’orgueil, assemblage peu répandu dans notre caste, elle et les siens osèrent beaucoup et perdirent beaucoup ; ils jouèrent le tout et perdirent le tout. Mieux valait encore cette fin que la prison ou la guillotine ; ou que devenir vieille et décrépite en terre étrangère, pour revoir une patrie qui les avait oubliés depuis longtemps, et des concitoyens qui riaient sur leur passage, des vieilles berlines, des jupes et des coiffures à la mode du temps des Polignacs.