— Mais qui gouvernera ?
— Les plus dignes, répliqua-t-il avec obstination. Comment pouvez-vous encore croire, monsieur le vicomte, après tout ce qui s’est passé, que pour faire des lois il faille posséder un titre, sauf votre respect ? Vous figurez-vous donc que le blé ne poussera plus, que les poules ne pondront plus, dès que l’ombre du seigneur ne sera plus sur elles ? Vous figurez-vous que pour se battre il faille avoir de la poudre sur la tête aussi bien que dans son mousquet ?
— Je crois, ripostai-je, que quand ceux qui ne connaissent pas la mer se font pilotes, il est temps de quitter le navire.
— Le pilote apprendra son métier, reprit-il. Et pour ce qui est de quitter le navire, libre à ceux qui n’ont rien à faire à son bord. Soyez raisonnable, monseigneur, poursuivit-il sur un ton différent. Soyez raisonnable. On a tué dans Nîmes trois cents personnes en trois jours.
— Et vous me conseillez de rester ?
— Oui, car il y a du sang entre nous, répondit-il d’un air tragique. On ne pardonnera pas aisément ce qui vient de se passer ici. Allez à l’étranger après cela, et restez-y. Mais non, vous n’irez pas, vous serez raisonnable, reprit-il, d’une voix rude et affectueuse. Retournez chez vous au château, monsieur, et tenez-vous tranquille : personne ne vous fera de mal.
Il parlait fort sensément. Du moins l’avis me parut si bon, que, après un peu d’hésitation, je me déterminai à le suivre, et donnai le même conseil aux autres. Mais Louis refusa de m’écouter. Il avait pris la France en horreur depuis sa fuite, et il voulait partir. Il n’éleva pas d’objection, toutefois, lorsque je le sollicitai de me laisser Denise ; et moins de vingt-quatre heures après le décès de sa mère, l’abbé Benoît nous unit, dans cette sombre maison aux volets clos de la venelle des Capucins. En même temps Louis épousa Mme Catinot, qui allait partager son exil. Inutile d’ajouter que ces noces furent exemptes de réjouissances : ni festin, ni joyeuses sonneries de cloches, ni toilette de gala, mais des pleurs et des sanglots, des lèvres pâles et des mains inertes.
Mais une aurore en pleurs précède parfois un beau jour. Durant trois années au moins, il est vrai, notre vie connut des périls nombreux et quelques chagrins — dont je conterai peut-être l’histoire un jour — et nous partageâmes le sort de tous les Français en ces temps de honte et d’opprobre ; mais jamais, ni pour un jour ni pour une heure, je n’eus lieu de regretter ce qui s’était accompli si hâtivement à Nîmes. Des mains fidèles et des lèvres ardentes, des yeux qui brillèrent aussi clairs dans une prison que dans un palais, me réconfortèrent durant les mauvais jours ; et lorsque vinrent des temps meilleurs, et avec eux les cheveux gris et une France nouvelle, ma femme sut encore embellir ma vie et la partager de plus en plus étroitement.
Un dernier mot de l’homme à qui après Dieu je dus de l’obtenir. Il survécut, mais je ne revis jamais Froment de Nîmes. Le troisième jour des émeutes on amena du canon pour réduire sa tour : elle fut emportée d’assaut et la garnison passée au fil de l’épée. Un seul homme, je crois, s’en tira avec la vie. Ce fut Froment, l’indomptable, le chef le plus habile que possédèrent jamais les Royalistes de France. Il gagna la frontière sain et sauf, et passa à Turin, où il fut reçu honorablement par ceux dont l’aide un peu plus active lui eût donné la victoire. Mais celui qui échoue ne doit s’attendre qu’à des camouflets. On ne tarda point à lui battre froid ; il tomba dans l’estime, et avec les années ses maux empirèrent. Une fois je tentai de le découvrir et de l’assister ; mais il était alors engagé dans une expédition sur la côte barbaresque, et mes moyens ne m’auraient pas permis de faire grand’chose pour lui si je l’avais retrouvé. On dit qu’il mourut peu après, mais je n’en ai jamais eu la certitude. N’importe, mort ou vivant, je lui dois de la reconnaissance, du respect et d’autres choses, parmi lesquelles je place le plus grand bonheur de ma vie.
FIN