— Ce n’est que trop vrai, j’en ai peur, dit-il.

— Et M. de Launay ?

— Cela aussi, je le crains, monsieur le président.

Alors on s’entre-regarda, pâle et troublé ; chacun posait à ses collègues de muettes questions, tandis qu’au dehors la rumeur de joie désordonnée se faisait de minute en minute plus nourrie et continue. On s’entre-regardait avec inquiétude, mal persuadé encore. Cette Bastille, qui avait traversé tant de siècles, serait donc prise ? Le gouverneur tué ? Impossible, se disait-on, impossible. Car autrement, le roi, que faisait-il ? Et l’armée ? Et le gouverneur de Paris ?

Le vieux M. de Gontaut, dès qu’il eut réussi à se faire écouter, exprima la pensée de tous en ces mots :

— Mais le roi ? Sa Majesté n’a pu manquer de châtier les coupables.

La réponse arriva d’où on ne l’attendait guère, et en termes aussi imprévus. M. de Saint-Alais, auquel Louis avait remis une lettre, se leva de son siège, un papier déployé à la main. Il est plus que probable que s’il eût pris le temps de réfléchir, il aurait vu l’imprudence de publier tout ce qu’il savait ; mais les nouvelles qu’il venait de recevoir démentaient trop sa confiante sécurité, elles prouvaient trop bien que l’on reposait sur un terrain mouvant ; et la surprise et la mortification qu’il en ressentait surmontèrent sa prudence. Il parla.

— J’ignore, dit-il, sur un ton ironique, ce que faisait le roi, à Versailles ; mais je vais vous apprendre à quoi s’est occupée l’armée dans Paris. Ce sont les gardes-françaises qui ont dirigé l’attaque. Besenval[6], avec le peu de troupes restées fidèles, s’est retiré. La ville est au pouvoir de la populace. Flesselles, le prévôt, a été tué, et Bailly élu maire. Une milice a été constituée et pourvue d’armes. On a nommé La Fayette général. On a adopté un insigne. On a…

[6] Lieutenant-général des Suisses et Grisons.

— Mais, mon Dieu ! s’écria le président hagard. C’est une révolte !