Les exclamations se croisaient ; l’un voulait qu’on fît dégager la rue, l’autre qu’on envoyât chercher la troupe, ou qu’on portât plainte auprès de l’intendant[5]. Ils parlaient toujours lorsque la porte s’ouvrit et un membre entra. C’était Louis de Saint-Alais, en proie à une ardente surexcitation. D’ordinaire le plus modeste et le plus pacifique des hommes, cette fois il s’avança hardiment, et d’un geste impératif réclama le silence.
[5] Les intendants, placés à la tête des « généralités », subdivisions financières des provinces, exerçaient en réalité les pouvoirs administratifs. Le titre de gouverneur restait purement honorifique, dans la plupart des cas.
— Messieurs ! dit-il d’une voix haute et retentissante, voici d’étranges nouvelles. Un courrier porteur de lettres pour mon frère a parlé dans la rue. Il annonce des choses invraisemblables.
— Quoi donc ? crièrent plusieurs voix.
— La Bastille est tombée !
Personne ne comprit, — comment l’aurait-on pu ? — mais tous restèrent silencieux. Puis :
— Que voulez-vous dire, monsieur de Saint-Alais, demanda enfin le président, abasourdi. (Et il leva la main pour faire garder le silence.) La Bastille est tombée ? Comment ? Qu’est-ce à dire ?
— Elle a été prise mardi par la populace de Paris, répliqua nettement Louis, les yeux étincelants, et M. de Launay, le gouverneur, a été massacré de sang-froid.
— La Bastille prise ? Par la populace ? exclama le président incrédule. C’est impossible, monsieur. Il faut que vous ayez mal compris.
Louis secoua la tête.