Combien de temps aurais-je subi le martyre de ces insultes et de cette politesse encore plus blessante avant de trouver le courage de me retirer, je suis incapable de le dire. Ce fut une intervention extérieure qui rompit le charme. Un huissier vint me présenter un billet. Je l’ouvris gauchement sous une salve de regards hostiles, et je reconnus l’écriture de Louis.

« S’il vous reste une parcelle d’honneur, disait-il, vous me retrouverez sans perdre une minute, dans le pré qui se trouve derrière le Chapitre. Faites-le, et vous pourrez encore vous croire un gentilhomme. Refusez, ou tardez ne fût-ce que dix minutes, et je publierai votre honte d’un bout à l’autre du Quercy. Celui-là n’a pas le droit de s’appeler Adrien du Pont de Saux, qui supporterait un soufflet. »

Je relus deux fois le billet pendant que l’huissier attendait. Le ton en était rude et sans pitié ; le sardonique cartel, brutal et sans détours. Et néanmoins le cœur me défaillit à cette lecture, et j’eus grand’peine à retenir mes larmes, en présence de tous ces yeux. Car Louis ne pouvait me leurrer plus longtemps. Ce billet qui lui ressemblait si peu, cette tentative de m’attirer au dehors, et de m’arracher à des adversaires plus impitoyables, était une ruse trop transparente pour m’illusionner : la carapace glacée qui m’avait recouvert fondit à l’instant même. Je n’en demeurai pas moins seul, mais je ne me sentis plus aussi abandonné. Je me souvins qu’après tout et malgré tout, j’étais Adrien du Pont de Saux, coupable du seul crime de soutenir en Quercy des opinions que les Lamothe et les Mirabeau, les Liancourt et les La Rochefoucauld soutenaient dans leurs provinces ; coupable, je me le répétais, uniquement de défendre le bon droit et la justice.

Mais l’huissier attendait. Je pris sur le pupitre devant moi une feuille de papier où j’écrivis ma réponse : « Adrien ne se battra pas avec Louis parce que Saint-Alais a souffleté Saux. »

Je la pliai et la remis à l’huissier. Puis je repris ma place, métamorphosé, en état de soutenir tous les regards, d’un courage affermi contre tous les malheurs.

La noblesse du Quercy, les Gontaut et les Marignac, avaient beau répudier ces sentiments, l’amitié, la générosité, l’amour, existaient encore. Même si l’herbe envahissait l’avenue des noyers, même si mon blason ne s’écartelait jamais des armes de Saint-Alais, la vie me réservait encore des douceurs.

Ainsi réconforté, je me levai et m’apprêtai à sortir. Mais à la même minute, une douzaine de membres se mirent debout eux aussi, et pendant que je me dirigeais vers la porte par un passage de dégagement, ils se groupèrent au bas du passage parallèle, sans cacher leurs intentions hostiles, et prêts à m’arrêter avant ma sortie. L’agitation fut si grande que le président s’arrêta de lire et attendit le résultat de l’algarade, tandis que la plupart des membres restés à leur place se levaient pour mieux voir. Je compris que j’allais être insulté en public, et une joie farouche remplaça en moi tout autre sentiment. Si je marchai avec lenteur, ce ne fut point par crainte. Mes passions comprimées depuis une heure me stimulaient, et je n’eusse pour rien au monde précipité le dénouement. J’arrivais au bas de l’escalier, une seconde de plus et nous étions peut-être aux prises, lorsqu’une soudaine explosion de cris, une vaste clameur qui s’élevait de la rue, traversa les fenêtres fermées et nous immobilisa. Nous écoutions, béants, mais les derniers qui n’avaient pas quitté leurs sièges se levèrent en toute hâte, et le président, ému et inquiet, demanda ce que cela signifiait.

En guise de réponse, le bruit s’éleva de nouveau : une rauque clameur triomphale, continue et prolongée, qui fit trembler les carreaux. Elle retomba — sans cesser, mais atténuée par l’éloignement — et elle s’enfla une fois encore. De ma vie je n’avais entendu rien de pareil à cette clameur.

Peu à peu des mots distincts s’en détachèrent, ou lui succédèrent ; finalement l’air vibra au rythme martelé de ces syllabes sinistres : « A bas la Bastille ! A bas la Bastille ! »

Il nous était réservé par la suite d’entendre maints cris analogues et de nous familiariser avec de telles alertes ; comme avec les aboiements voraces de la rue, et le coup suprême du destin frappant à la porte. Mais c’était une nouveauté, alors, et les membres de l’Assemblée, aussi offensés qu’alarmés par cette seconde atteinte portée à leur dignité, se bornèrent à regarder leur président et à proférer de terribles menaces contre la canaille. Cette canaille qui depuis un siècle faisait le chien couchant, voilà-t-il pas qu’elle s’avisait, sans rime ni raison, de changer de posture !