— Monsieur se répète ! lançai-je, le coupant à mon tour, mais sans que ma saillie provoquât le moindre rire. Je nie ce qu’il avance. Je rejette ses imputations, je les lui renvoie ! Et pour conclure, je désapprouve ce cahier, je m’y oppose !
Mais la patience de l’Assemblée était à bout. Un tollé de « Assez ! Il n’a pas la parole ! » couvrit ma voix, et en un instant cette réunion si paisible quelques minutes plus tôt devint un pandémonium de frénétiques. Quelques-uns des membres les plus âgés restèrent assis, mais la majorité se leva ; ceux qui d’un bond avaient été fermer les fenêtres restaient debout sur l’appui, dominant le tumulte. D’autres avaient gagné la porte, et s’y tenaient dans l’intention probable de tenir tête à un assaut. Le président réclamait en vain le silence. Sa voix comme la mienne se perdait dans le hourvari incessant qui redoublait de force à chaque fois que je tentais de parler, et s’apaisa seulement lorsque j’y eus renoncé.
A la fin M. de Saint-Alais leva la main, et non sans peine il obtint le silence. Avant qu’il me fût possible d’en profiter, le président intervint.
— L’Assemblée de la noblesse du Quercy, dit-il précipitamment, se déclare en faveur de ce cahier, maintenant nos anciens droits, privilèges et exemptions. Seul, le vicomte de Saux proteste. Le cahier sera présenté.
— Je proteste, m’écriai-je mollement.
— C’est ce que je viens de dire, répliqua le président, sarcastique. (Et un éclat de rires moqueurs, mêlés d’acclamations, s’éleva de toute la Chambre.) Le cahier sera présenté. La question est vidée.
Alors, tout d’un coup, et comme par enchantement, la salle reprit son aspect normal. Les membres qui s’étaient levés regagnèrent leurs places, ceux qui avaient fermé les fenêtres redescendirent, quelques-uns s’en allèrent, le président passa à l’ordre du jour. Toute trace de la tempête s’évanouit. En un clin d’œil tout se retrouva comme auparavant.
Même aux abords de mon siège ; car nul isolement, nulle séparation d’avec mes collègues ne pouvait surpasser ceux où je me trouvais précédemment. Mais alors que précédemment je possédais en réserve une arme et en perspective une revanche, il n’en était plus de même. J’avais décoché mon trait, et je restais misérablement à ma place, garrotté de silence et encerclé de regards étrangers. Envahi d’une dépression à chaque instant plus grande, j’aspirais à m’échapper, mais je n’osais faire un mouvement ni même jeter les yeux autour de moi.
Tant que dura cette situation, ce ne fut pas ma moindre amertume de me rendre compte que je n’avais abouti à rien de sérieux, que j’avais souffert pour une donquichottade, et m’étais montré sans raison valable inflexible et têtu. Trop tard, je comprenais que j’aurais pu réserver mes principes tout en cédant ; garder mes convictions tout en déférant à l’avis de la majorité. J’aurais pu…
Mais hélas ! peu importait ce que j’aurais pu faire, puisque je n’en avais rien fait. Le sort était jeté. Je m’étais déclaré contre mon ordre ; j’avais aliéné tout ce qui m’était dû de par mon ordre. Donc je n’en faisais plus partie. Ce n’était nullement par caprice si déjà ceux qui venaient à passer devant moi ramenaient leurs basques contre eux et me saluaient froidement comme quelqu’un d’une autre classe.