Mais Saint-Alais n’était pas homme à délaisser longtemps son rôle, ni capable d’abdiquer de son plein gré l’ascendant qu’il devait à son énergie et à son audace. Il se dressa de nouveau, et dans une harangue passionnée adjura l’Assemblée de se souvenir de la Fronde. Il s’écria :

— Le Paris d’alors, c’est le Paris d’aujourd’hui. Versatile et séditieux, inaccessible aux bienfaits, mais toujours prêt à capituler devant la disette. Soyez assurés que le bourgeois ventru ne se passera pas longtemps du pain blanc de Gonesse, ni le buveur du vin blanc d’Arbois ! Qu’on leur coupe les vivres, et les fous redeviendront sages, et les traîtres loyaux. Leur garde nationale ? leurs insignes ? leur maire ? leur général ? Croyez-vous que tout cela tiendra longtemps contre les forces de l’ordre légitime, contre le roi, la noblesse, le clergé, contre la France ? Non, messieurs, c’est impossible, continua-t-il, en jetant à la ronde un regard assuré. Paris réclamait la déposition de Henri le Grand et l’exil de Mazarin ; en fait il a rampé à leurs pieds. Il en sera de même aujourd’hui : à condition que nous restions unis, que nous soyons inébranlables. Il nous faut veiller à ce que ces désordres ne se propagent pas. C’est au roi de gouverner, et au peuple d’obéir. Il en a toujours été ainsi et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps.

Son discours fut bref, mais aussi opportun et vigoureux ; et il eut pour effet de rassurer l’Assemblée. Cette immense majorité qui dans toute réunion d’hommes possède l’imagination strictement nécessaire à se figurer l’avenir sous les couleurs du passé, trouva ses arguments tout à fait convaincants ; et le petit nombre de ceux qui voyaient plus clair et qui devinaient, soit d’instinct, soit par le raisonnement, que la situation de la France était pour elle sans précédent historique, subirent néanmoins la contagion de son assurance. D’unanimes applaudissements saluèrent sa prosopopée, et dans un tumulte d’exclamations tous les assistants, qui étaient restés debout, s’écoulèrent par les passages et se dirigèrent vers la porte. Un désir de voir et d’entendre ce qui se passait au dehors les poussait à sortir au plus vite, sans réfléchir qu’après ce qu’ils savaient déjà, il leur restait peu de chose à apprendre.

Je partageais moi-même ce désir, et oubliant dans la fièvre de l’instant quel avait été mon rôle dans le débat du jour, je me hâtai vers la porte. La Bastille tombée ? Le gouverneur tué ? Paris au pouvoir de la populace ? De telles nouvelles suffisaient à donner le vertige et à faire oublier des soucis plus immédiats. Cette même préoccupation ôtait également la mémoire à ceux qui m’entouraient, et je gagnai la sortie pêle-mêle avec eux.

Mais sur le seuil il m’arriva, par inadvertance, de heurter l’un des Harincourt. Il tourna la tête, me reconnut, et tenta de s’arrêter. Mais la poussée était trop forte, et il fut emporté loin de moi, tout en se débattant et grommelant des paroles que je ne compris pas. J’en devinai le sens, toutefois, en voyant ceux qui étaient à mon niveau, également incapables de résister, tourner la tête vers moi en ricanant. Je cherchais la meilleure attitude à garder dans l’altercation qui allait se produire ; mais nous débouchions enfin de l’étroite allée sur la grand’place — de deux marches en contrebas — et le spectacle que je découvris me fit oublier aussitôt leur existence.

CHAPITRE IV
L’AMI DU PEUPLE

Je ne fus pas le seul à m’arrêter, impressionné par ce spectacle auquel les nouvelles que nous venions d’apprendre — ces étourdissantes et sinistres nouvelles — donnaient un sens particulier. Nous n’étions pas encore familiarisés, en France, avec les foules. Depuis des siècles, l’homme isolé, l’individu, roi, cardinal, évêque ou seigneur, venait-il à paraître, que sur un seul regard de lui, le nombre, la multitude, rentrait sous terre et se dispersait en saluant bien bas.

Mais voici qu’à notre vue se levait l’aube froide et lugubre d’un jour nouveau. Peut-être, si nous n’avions pas su ce que nous savions, — c’est-à-dire les nouvelles, — ou si le peuple les avait ignorées, l’effet produit sur nous, comme sur sa manière d’être, eussent été différents. Quoi qu’il en soit, la foule qui nous faisait face quand nous apparûmes sur la grand’place, la foule immense qui nous faisait face et l’emplissait dans toute sa largeur, silencieuse, aux aguets, menaçante, n’apparut aucunement intimidée. Ce fut nous, au contraire, qui demeurâmes stupides, immobilisés chacun dès sa sortie, regardant tour à tour et consultant son voisin des yeux pour connaître sa pensée.

Au-dessus de nos têtes se dressait la majestueuse cathédrale, et nous émergions de son ombre. La plupart d’entre nous étaient accoutumés à voir cent paysans trembler au froncement de leurs sourcils. Mais d’un moment à l’autre, en un clin d’œil, comme si ces nouvelles de Paris avaient sapé les fondements de la société, tout cela était remis en question. La foule de la grand’place ne tremblait pas. Dans un silence plus sinistre que des vociférations, elle renvoyait regard pour regard. Et ce n’était pas tout : quand nous sortîmes, personne ne nous fit place, et ceux de l’Assemblée qui avaient déjà descendu le perron durent contourner le plus dense de la cohue pour atteindre l’auberge. Arrivant après eux nous vîmes ce détail, qui eut sur nous son influence. Nous étions les nobles de la province ; mais nous n’étions que deux cents, et entre nous et les Trois Rois, entre nous et nos chevaux et valets, s’étendait cette barrière de sombres visages, ces milliers d’hommes silencieux.

On ne s’étonnera point que ce spectacle, et ce qu’il renfermait d’inouï, détournèrent provisoirement ma pensée de M. d’Harincourt et de ses intentions. Je regardais ailleurs, et il m’ignorait également, ébahi, et les sourcils contractés. Forcément, il nous fallut descendre, un par un et à contre-cœur ; notre grêle procession défila sous les regards de la foule, qui répondait par le dédain à notre muet défi. Cahors a gardé le souvenir de ce premier triomphe du peuple, qui fut aussi le premier pas des privilégiés vers leur déchéance. Quatre mots l’avaient provoqué. Quatre mots : « La Bastille est tombée », agglomérant les groupes épars, en avaient fait ce que nous voyions : le peuple.