En de telles circonstances il suffisait, pour déterminer une explosion, de la plus légère étincelle. L’étincelle ne manqua point. M. de Gontaut, grand et maigre vieillard, contemporain des premiers jours du feu roi, me précédait de quelques pas. Étant boiteux, il s’appuyait sur une canne, et en règle générale sur le bras d’un serviteur. Ce matin-là, son laquais ne paraissait pas, et il trouvait fort gênant de contourner la place au lieu de la traverser. Néanmoins il ne fut pas assez sot pour se jeter dans la cohue ; et tout se serait bien passé si un gueux du premier rang n’avait, par hasard peut-être, fait broncher sa canne d’un coup de pied. M. le baron se retourna furieux, les sourcils hérissés, et frappa l’individu de son bâton.
— Arrière, maroufle ! s’écria-t-il, frémissant et prêt à redoubler le coup. Si je te tenais, je t’aurais vite…
L’homme cracha sur lui.
M. de Gontaut poussa un juron, et dans un accès d’aveugle rage, appliqua au malotru plusieurs coups : je ne puis dire leur nombre, bien que je fusse seulement à quelques pas de là. Sans faire mine de rendre les coups, l’homme recula, intimidé par la furie du vieux gentilhomme. Mais ceux qui étaient derrière lui le poussèrent en avant, aux cris de : « Infamie ! A bas la noblesse ! » et il tomba sur M. de Gontaut. A l’instant le baron fut par terre.
La scène s’était déroulée si rapidement que ses seuls voisins immédiats, Saint-Alais, les Harincourt et moi, le vîmes tomber. La foule, apparemment, ne lui voulait pas grand mal, car elle n’avait pas encore perdu toute retenue. Mais j’étais alors sous l’impression de la triste fin de M. de Launay, et dans mon imagination surexcitée je me figurai qu’ils attentaient à la vie de M. de Gontaut. En voyant tomber le vieillard je m’élançai à son secours.
Mais Saint-Alais fut plus prompt. Bondissant sur l’agresseur, avec une rage non moins grande que celle de Gontaut, il le rejeta d’une seule bourrade dans les bras de ses provocateurs. Puis aidant M. de Gontaut à se relever, le marquis tira son épée, et projetant de-ci de-là la pointe étincelante avec l’art d’un escrimeur consommé, en un clin d’œil il élargit le cercle autour de lui, et les plus proches reculèrent avec des cris perçants et des malédictions.
Par malheur il atteignit quelqu’un. L’individu ne fut pas blessé sérieusement, mais sous la piqûre il s’effondra en beuglant, ce qui modifia aussitôt les dispositions de la foule. Aux cris mi-gouailleurs succédèrent des vociférations de rage. Un gourdin fut lancé, que le marquis reçut en pleine poitrine, ce qui le suffoqua momentanément. Deux secondes plus tard, il s’élança sur l’homme qui l’avait jeté, mais l’individu prit la fuite, et la foule, avec une huée de triomphe, se referma derrière lui. Ainsi arrêté dans sa poursuite, Saint-Alais n’eut plus d’autre ressource que de battre en retraite, ou de blesser des gens qui ne lui avaient rien fait.
Il fit volte-face en lançant un sarcasme et rengaina son épée. Mais à peine eut-il le dos tourné qu’il reçut un caillou sur la tête, et il s’étala de son long. En le voyant tomber, la foule poussa un hurlement, et une demi-douzaine d’hommes se précipitèrent pour le fouler aux pieds.
Les têtes s’échauffaient ; cette fois je ne me trompais plus en lisant le crime dans les yeux de tous. Les beuglements de l’homme qu’il avait blessé, encore que celui-ci eût plus de peur que de mal, ne leur sortait pas des oreilles. L’un des Harincourt renversa le plus avancé, mais loin de les intimider, cela ne fit que les exaspérer. En un instant il fut roué de coups et rejeté en arrière, aux trois quarts assommé, et la foule se rua sur sa victime.
Je m’élançai. Mais j’eus à peine le temps de couvrir Saint-Alais de mon corps en criant : « C’est abominable ! Honte à vous ! » et d’en faire reculer un ou deux ; un cercle de visages menaçants et de bras déjà levés nous entouraient, et mon intervention n’allait servir à rien qu’à me faire partager son sort, si en cet instant critique je n’avais été reconnu. Buton, le forgeron de Saux, qui était aux premiers rangs, proclama mon nom, et se retournant refoula ses voisins de ses deux bras écartés. Malgré sa force prodigieuse, il ne contenait le torrent qu’avec peine, mais ses cris désespérés furent à la fin entendus et compris. D’autres me reconnurent, la foule s’écarta. Un cri s’éleva : « Vive Saux ! Vive l’ami du peuple ! » puis le cri fut repris de côté et d’autre, tant que bientôt toute la grand’place retentit de cette acclamation.