J’ignorais encore la versatilité des foules, et qu’elles passent dans le cours d’un instant de « A bas ! » à « Vive ! » Malgré moi, et tout en me le reprochant, je sentis mon cœur se dilater au son de ces « Vive Saux, vive l’ami du peuple ! » Mes égaux m’avaient bafoué, mais le peuple — ce peuple dont les visages offraient aujourd’hui un aspect nouveau, ce peuple à qui une seule phrase : « La Bastille est tombée », conférait une nouvelle vie — le peuple m’acclamait. Sur-le-champ, alors même que je leur criais à tous et leur faisais signe de se taire, je vis dans un éclair ce que renfermait cette popularité ; elle pouvait me donner le pouvoir et le tribunat ! « Vive Saux, vive l’ami du peuple ! » Les airs retentissaient de ce cri ; les coupoles de la cathédrale me le renvoyaient. Je me sentis soulevé sur ses ondes ; je me sentis pendant cette minute un autre homme, un homme supérieur !

Mais je rencontrai le regard de Saint-Alais, et je retombai sur la terre. Il s’était relevé, pâle de rage, et il époussetait avec son mouchoir la poussière de son habit. Un filet de sang coulait de la blessure de son crâne, mais il ne s’en souciait, tout occupé à me considérer fixement, comme s’il lisait mes pensées. Dès que se fut rétabli un silence relatif, il parla.

— Si vos amis en ont tout à fait terminé avec nous, monsieur de Saux, peut-être pourrions-nous rentrer ? dit-il d’une voix mal assurée.

Je balbutiai une réponse vague, et m’apprêtai à l’accompagner, bien que le chemin de mon auberge fût dans la direction opposée. Nous n’avions avec nous que les deux Harincourt et M. de Gontaut. Les autres membres de l’Assemblée s’étaient dépêtrés de la foule, ou bien considéraient la bagarre du perron du Chapitre où ils étaient restés, séparés de nous par une muraille de peuple. J’offris mon bras à M. de Gontaut ; mais avec un salut glacial il le refusa pour prendre celui de Harincourt ; et quand je me rapprochai de lui, M. le marquis me déclara, avec un froid sourire, qu’on ne voulait pas me retenir davantage.

— Nul doute que nous ne soyons en sûreté, railla-t-il, si vous voulez bien donner des ordres à ce sujet.

Je m’inclinai sans répliquer ; il s’inclina, et s’éloigna. Mais la foule avait trop bien compris son attitude, ou elle crut à une altercation entre nous, car aussitôt qu’il se mit en marche il s’éleva une huée. Plusieurs cailloux volèrent, en dépit des efforts de Buton pour l’empêcher ; et la petite troupe n’avait pas fait vingt pas que la presse se referma sur elle, avec des cris sauvages. Gênés par la présence de l’invalide, les trois compagnons de M. de Gontaut ne pouvaient rien. J’aperçus fugitivement Saint-Alais, une joue en sang, qui couvrait vaillamment de son corps la personne du vieux gentilhomme. Alors je les suivis, la foule s’écarta avec empressement sur mon passage, des vivats éclatèrent de nouveau, et la grand’place sous l’ardent soleil de juillet semblait une mer de bras agités.

Je fus accueilli par M. de Saint-Alais. Il restait souriant, et avec un admirable empire sur lui-même il sut à la fois surmonter son humiliation et changer ses batteries.

— Je crains bien, tout compte fait, d’avoir à vous déranger, dit-il poliment. M. le baron n’est plus un jeune homme, et votre peuple, monsieur de Saux, est quelque peu turbulent.

— Que puis-je faire ? demandai-je avec contrainte.

Je n’avais pas le cœur de les abandonner à leur sort, et en même temps j’étais médiocrement tenté de recevoir le fardeau qu’on allait m’imposer.