— Nous reconduire jusque chez nous, dit-il aimablement.

Et il tira sa tabatière pour prendre une prise.

La foule était redevenue silencieuse, mais ne perdait pas un seul de nos gestes.

— Si vous croyez que cela puisse vous être utile, répondis-je.

— N’en doutez pas, fit-il avec vivacité. Vous savez, monsieur le vicomte, que l’on naît et que l’on meurt à chaque minute ? En vérité je vous le dis, bien que nul roi ne soit mort, il nous est né un nouveau roi.

Je me cabrai sous le sarcasme, et le mépris railleur de ses yeux. Mais je ne pouvais que céder, et m’inclinant je m’apprêtai à les accompagner. La foule s’ouvrit devant nous, et nous nous éloignâmes parmi des invectives mêlées d’acclamations. Mon intention était seulement de les aider à franchir le plus gros de la cohue, puis d’aller par le plus court à mon auberge, prendre mes chevaux pour décamper. Mais un détachement de la foule continua de nous suivre par les rues, et m’empêcha de mettre mon projet à exécution. Ce fut presque à mon insu que nous arrivâmes à la porte de l’hôtel de Saint-Alais, toujours suivis de notre farouche escorte.

La marquise et sa fille, en compagnie de leurs femmes, se trouvaient sur le balcon, aux aguets ; au-dessous d’elles, à la porte, se groupaient les serviteurs effrayés. En nous apercevant, Mme de Saint-Alais quitta son poste d’observation et apparut sur le seuil, où la livrée lui fit place. Elle jeta les yeux avec stupeur sur nous d’abord, puis sur la canaille qui nous suivait. Quand elle vit du sang sur la cravate de Saint-Alais, elle lui demanda tout émue s’il était blessé.

— Pas du tout, madame, répondit-il avec insouciance. Mais M. de Gontaut a fait une chute.

— Qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-elle avec vivacité. Toute la ville semble devenue folle ! J’ai ouï un grand bruit tout à l’heure, et la valetaille rapporte une histoire insensée concernant la Bastille.

— L’histoire est vraie.